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Penser largement l’écriture
Une table-ronde sur les conditions techniques de la pratique des inscriptions médiévales
Par Thierry Grégor, Estelle Ingrand-Varenne et Vincent Debiais
Publication en ligne le 16 mars 2026
Article au format PDF
Penser largement l’écriture (version PDF) (application/pdf – 5,9M)
Texte intégral
1De même qu’il est très rare qu’une thèse épuise un sujet, il est difficile qu’une soutenance épuise une thèse. Les travaux sont généralement trop riches pour que l’on en fasse le tour en quatre heures, et la décence voudrait que l’on épargne au doctorant le sentiment que l’on a tout dit en quelques minutes d’une aventure intellectuelle qu’il a construite pendant plusieurs années. Les soutenances s’achèvent ainsi souvent sur une sensation de frustration – dans leur longueur et leur lenteur, elles paraissent toujours trop courtes, trop rapides – et la superficialité nécessaire des débats semblent faire affront à la profondeur du travail et à l’engagement de l’auteur. L’urgence d’en finir, le besoin de publier vite, et la volonté bien compréhensible de vouloir passer à autre chose empêchent par ailleurs de prolonger les discussions après la soutenance, dans la sérénité du devoir accompli. On formule certes le vœu pieux « d’en reparler » mais les circonstances de la vie académique se mettent en travers de ce chemin d’échange, arrêtant trop souvent la longue expérience de la thèse avec la mélancolie passagère qui s’installe quelques minutes après avoir remercié le jury, après avoir embrassé ses amis.
2La table ronde organisée au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale le 9 janvier 2025 « autour » de la thèse soutenue par Thierry Grégor en janvier 2023 peut être considérée comme une réponse ponctuelle aux limites imposées par le format et le but de la soutenance ; une solution permise par le dynamisme de l’équipe d’épigraphie du CESCM et son intérêt pour les questions transversales de méthode ; une nécessité, également, déclenchée par l’originalité de cette thèse – technique, expérimentée et expérimentale – et ce qu’elle implique de regards croisés, d’emprunts disciplinaires. La soutenance de la thèse consacrée aux techniques d’écriture épigraphique de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge en Poitou-Charentes avait souligné l’intérêt de l’approche proposée par Thierry Grégor pour une connaissance nouvelle des processus de préparation, de tracé et de gravure des inscriptions lapidaires1. Dans la perspective d’une histoire technique des matériaux, des outils et des savoir-faire, et à partir d’une archéologie des traces laissées (ou non) par le travail des scripteurs, Thierry Grégor a en effet donné un coup de projecteur sur toutes les étapes de mise en œuvre du texte, sur la genèse du signe, sur les connaissances pratiques mises en œuvre avec plus ou moins de succès pour matérialiser le texte, sur l’organisation concrète du travail entre la carrière et le lieu d’exposition épigraphique, sur les liens entre l’outil et la forme du signe, etc. Ce travail ne laisse pas d’interroger. Qu’est-ce qu’écrire dans la pierre ? Est-ce que graver la pierre pour former une lettre est la même chose que sculpter tout autre chose ? Faut-il décorréler écrire et graver ? L’auteur se base pour son travail sur une observation minutieuse de près de 400 objets et s’appuie sur une expérience de 40 ans dans l’enseignement professionnel et sur les chantiers archéologiques, permettant de « lire » les blocs comme les archives des procédés épigraphiques. La soutenance a aussi pointé les prolongations possibles du travail de Thierry Grégor qui, en convoquant d’autres outils intellectuels, en empruntant à d’autres traditions historiographiques, pourraient offrir à ses lectures des débouchés au-delà des questions relevant strictement de l’épigraphie médiévale.
3La volonté de prolonger le travail et de faire pousser les conclusions de Thierry Grégor a conduit l’équipe d’épigraphie du CESCM à solliciter des experts pour lire et penser la thèse, sans autre objectif que de produire le « saut » intellectuel qui autoriserait la reformulation des grandes questions techniques, l’ajustement des protocoles d’analyse et l’ouverture des problématiques de la thèse à une épistémologie générale des sciences humaines et sociales – en passant de la lecture de l’histoire du bloc à la lecture du bloc dans l’histoire. Les participants à la table ronde du 9 janvier 2025 ont reçu la thèse de Thierry Grégor et l’ont lue dans la perspective de leurs intérêts scientifiques : Béatrice Fraenkel (École des hautes études en sciences sociales) du point de vue de l’anthropologie de l’écriture ; Sonja Hermann (Université de Bonn) en spécialiste des inscriptions médiévales ; Hélène Campaignolle (CNRS-THALIM) sous l’angle des théories de l’écriture ; Chloé Ragazzoli (École des hautes études en sciences sociales) à partir des comparaisons avec l’Antiquité égyptienne ; Pierre-Olivier Dittmar (École des hautes études en sciences sociales) pour ce que la thèse implique d’une histoire culturelle des techniques ; Benoît Tock (Université de Strasbourg) en évoquant ce qu’elle dit ou ne dit pas à la paléographie et à la diplomatique du Moyen Âge. Il ne s’agissait pas, c’est évident, de trouver dans le travail de Thierry Grégor des connexions manifestes avec chacun de ces sujets, mais plutôt de retenir de la thèse les éléments (notions, méthodes, objets) dotés d’une puissance de questionnement suffisamment forte pour susciter la discussion et la mise en nuance. [fig. 1]
Fig. 1 : Table ronde organisée à Poitiers le 9 janvier 2025 : de gauche à droite, Cécile Voyer, Estelle Ingrand-Varenne, Chloé Ragazzoli, Thierry Grégor, Hélène Campaignolle, Pierre-Olivier Dittmar, Sonja Hermann, Benoît Tock, Vincent Debiais, avec Béatrice Fraenkel à l’écran.

Crédits : Amal Azzi.
4Pour faciliter le débat, l’équipe d’épigraphie du CESCM a remis aux participants une grille de lecture et une liste de questions centrées sur cinq thèmes signalés comme essentiels ou structurants lors de la soutenance : matérialité, geste, trace, main, texte. La thèse de Thierry Grégor s’ancre profondément dans la matérialité des inscriptions médiévales. Elle fait l’inventaire des matériaux utilisés (marbre, calcaire, granit, tuffeau etc., locaux ou de prestige, avec chacun leurs pathologies et leur géographie) pour graver des textes plus ou moins longs, et pense la pierre comme matière vivante. Elle prend en compte les caractéristiques physiques des supports pour la lecture des traces d’outils et l’établissement des gestes du lapicide. Elle décrit également les aspects techniques qui permettent de passer du matériau brut au support d’écriture. Cette notion très large et souvent vague de « support » est centrale dans l’étude des pratiques écrites, qu’on l’envisage dans sa dimension objectale ou en tant qu’écran. Dans quelle mesure les travaux de Thierry Grégor permettent-ils de poursuivre la recherche sur la notion de « support », au-delà des questions strictement épigraphiques ? Il explore également la relation entre l’outil, le geste qui le met en action et la forme qui résulte de cette action. Il a montré très simplement que le geste d’écriture épigraphique de la gravure se différencie à tout point de vue du geste d’écriture manuscrite d’une part, et paradoxalement que la gravure, dans ses outils, ses techniques, et ses processus, ne se distingue pas d’autres gestes artisanaux ou artistiques, notamment dans le domaine de la sculpture. Ces remarques posent des questions pratiques relatives à l’ergonomie de l’écriture au Moyen Âge, souvent difficiles à appréhender par l’observation des objets graphiques. Quelle place accorder à un geste d’écriture qui paraît insaisissable aujourd’hui et comment en qualifier les variations éventuelles en fonction des supports et des objectifs de l’écriture ? [Fig. 2]
Fig. 2 : Dans cette inscription d’Ars-sur-le-Né (Charente), l’angle de la gravure et la finition permettent de déduire la position du graveur : il devait être à genoux devant la pierre et entravé dans ses mouvements par le mur à gauche qui l’a obligé à arranger son corps pour exécuter l’inscription.

Crédits : Thierry Grégor.
5Thierry Grégor choisit dans sa thèse une approche résolument archéologique de l’écriture épigraphique : il observe les traces des outils mobilisés pour la gravure des signes et tente de reconstruire la chaîne des opérations d’écriture conduisant à la matérialisation du texte. Pour cela, il prête attention à tous les éléments qui sont mis en œuvre à un moment donné du processus d’écriture et destinés à disparaître dans le processus de gravure (traits préparatoires, marques à la craie ou au charbon, profils et gabarits…). Est-il possible de produire une archéologie du texte qui tienne compte de ces étapes intermédiaires et comment les faire apparaître dans une démarche prenant en compte l’intention, le processus et le résultat du geste d’écriture ? Le travail de Thierry Grégor mentionne à de très nombreuses reprises le « graveur », une figure qui désigne l’humain agissant sur le matériau par l’outil pour former la lettre ; mais qui serait sans doute à définir encore avec le développement de la professionnalisation et la question de la porosité de métiers. Sa thèse appréhende l’ensemble des implications corporelles de l’écriture (posture de travail, répartition des tâches, blessures et handicaps, vieillissement) pour une nouvelle lecture des formes et de leurs variations, entre l’évidence de la main en mouvement et l’hypothèse encore à prouver de l’existence d’ateliers. L’anonymat apparent du graveur et l’étendue de ses compétences sont des terrains de recherche à approfondir. Comment se saisir des conclusions de cette thèse pour étudier avec plus de pertinence peut-être les enjeux sociaux et l’organisation du travail d’écriture au Moyen Âge et au-delà ? Enfin, le contenu des inscriptions est très peu présent dans la thèse de Thierry Grégor qui annonce dès l’introduction qu’elle s’intéressera aux formes de l’écriture, en particulier à l’échelle de la lettre, telles qu’elles peuvent être saisies par une archéologie des traces. Cependant, il serait intéressant de se demander si les techniques de gravure et les formes qui en résultent varient en fonction du contenu des inscriptions ; en d’autres termes, si le type d’inscriptions gravées est une variable dans la technique d’écriture. Il faudrait pour cela changer la focale de la thèse et zoomer sur les textes. Les travaux récents sur les graffiti montrent qu’une relation évidente entre la qualité de l’écriture et l’insignifiance apparente du message est à nuancer fortement, et la recherche mérite d’être poursuivie, en se posant une question naïve à première vue : est-ce que le message est susceptible de changer le geste qui le matérialise ? [Fig. 3]
Fig. 3 : Le S d’une inscription de Nazareth (Israël) a été retaillé mais n’a pas été fini, ce qui a laissé des traces d’outil en fond de sillon.

Crédits : Thierry Grégor.
6Avec ce questionnaire, il ne s’agissait nullement de suggérer aux experts un nouvel épuisement de la thèse, ni de leur imposer des contraintes thématiques, mais plutôt d’approfondir ce qui avait été identifié collégialement comme formant les apports principaux du travail de Thierry Grégor. De fait, ils s’en sont largement émancipés et les débats avec le public de la table ronde ont pris des directions inattendues. Sans vouloir rendre compte de l’intégralité des présentations généreuses et des discussions nourries, on peut en retenir quelques thèmes forts.
7Tordons d’emblée le cou aux questions disciplinaires. La thèse de Thierry Grégor est épigraphique d’abord, archéologique ensuite. Elle s’intéresse à l’écriture dans cette orientation précise, qui donne à la lettre et aux gestes qui la produisent la primeur dans l’analyse, et le fin mot de l’histoire. Cette perspective très ancrée sur l’immédiateté du matériau, lu à partir des intérêts épigraphiques, n’est absolument pas un frein à la réflexion pour d’autres disciplines – personne ne s’est trouvé empêché de penser par l’approche technique des inscriptions, sans doute parce qu’il y a là une véritable « érudition » qui traverse, dans ses principes, l’ensemble des recherches en sciences sociales. Partant, on peut sans doute s’éviter de critiquer l’appellation certes surannée de « science auxiliaire » pour les disciples de l’érudition dans la mesure où elle ne met pas (ou plus) les contributions de l’épigraphie en danger et parce qu’elle n’est plus en situation de créer des hiérarchies dans le savoir. Au contraire, la table ronde a montré dans le détail des interventions combien le matériau et le regard épigraphique avaient la capacité de « faire problème » pour une histoire complexe de l’écriture. Les liens que l’épigraphie médiévale entretient par tradition et par proximité documentaire avec la paléographie, la diplomatique, la codicologie et la numismatique sont des forces pour un examen profond des cultures écrites médiévales si l’on fait du geste graphique une donnée de civilisation, et non une enclave disciplinaire, un objet qui poserait des questions différentes non plus pour ce qu’il est mais selon les disciplines qui l’étudient. Les inscriptions médiévales analysées par Thierry Grégor intéressent toutes les sciences humaines et sociales, de l’égyptologie à la théorie de la communication, parce qu’elles placent sur la table de travail une relation entre une volonté d’écriture et les moyens de la réaliser, soit une question aussi passionnante que complexe indépendamment des lieux et des moments.
8Ce qui distingue cependant la recherche de Thierry Grégor, c’est sa relation à l’enquête, à l’observation. Les traces parlent de gestes passés, d’actions effectuées, d’intentions accomplies. La lecture des indices attestant du passage de l’outil, des postures dans lesquelles il a été manipulé ; le relevé des types de tailles, de lettres et de finitions ; la mise en correspondance des formes, des matériaux et des instruments de l’écriture ; tout cela relève de l’histoire, d’un inventaire a posteriori des faits et de leur interprétation. En cela, la thèse de Thierry Grégor est une thèse d’histoire médiévale. Elle est aussi, grâce à sa pratique de l’archéologie expérimentale, un « travail sur le travail » de l’écriture. Sans remplacer l’enquête qui ouvrirait la porte à une véritable ethnographie de la pratique épigraphique, les gestes reproduits par Thierry Grégor dans les films2 qui illustrent aujourd’hui ses réflexions permettent d’envisager, au moins dans une fiction d’authenticité, ce qu’écrire sur la pierre impliquait dans le corps et les matériaux au Moyen Âge, et sans doute encore aujourd’hui. À partir de ses expériences, il met en œuvre une « technologie de l’écriture épigraphique » qui semble aussi s’exprimer dans les nombreuses images médiévales rassemblées pour illustrer la thèse, montrant que ces scènes de travail étaient appréciées du public au Moyen Âge. [fig. 4]
Fig. 4 : Outre les enluminures de manuscrits, les vitraux médiévaux proposent aussi des représentations visuelles des sculpteurs en activité. Ainsi en est-il sur la verrière de saint Sylvestre (xiiie s.), située dans le déambulatoire sud de la cathédrale Notre-Dame de Chartres.

Crédits : Estelle Ingrand-Varenne.
9Le retour au corps qu’impose l’archéologie expérimentale permet une incarnation de l’écriture dans un geste technique (plutôt que dans une main) et une remise en cause des catégories qui voudraient s’abstraire des contingences corporelles. L’erreur (par rapport à un modèle) et l’ignorance (face à un savoir théorique) sont nuancées par l’adaptabilité et la versatilité des acteurs de l’écriture, et l’on discute tout à fait la possibilité d’une norme exogène qui viendrait s’interposer entre le lapicide et son bloc. L’un des grands apports de la thèse de Thierry Grégor se tient dans la déconnexion à opérer a priori entre qualité de l’inscription et compétences graphiques du scripteur, en remettant pour cela au cœur de la pratique épigraphique l’équation instable des contraintes et des choix techniques. Il y a, dans tout cela, une invitation à regarder d’abord le processus d’écriture et non le résultat. L’emprise de la paléographie sur l’épigraphie a longtemps contribué à une lecture formelle, voire formaliste, des lettres, à les désolidariser de toute action génétique, comme si elles apparaissaient toutes entières d’un coup d’un seul, sur la pierre. Le fait que, par définition, l’écriture gravée ignore la continuité du mouvement du ductus explique sans doute en partie cette conception épiphanique de la lettre, ce surgissement à la surface du bloc, mais pas suffisamment cependant pour que l’on ait autorisé à ce jour la variation, l’accident, l’instabilité graphique à définir structurellement l’écriture épigraphique au Moyen Âge.
10Paradoxalement, l’attention portée à l’écrivant, à ce « graveur » qui n’en est pas toujours un, à ce qu’il sait, à ce qu’il fait, oblige à penser l’écriture par-delà les classifications rigides des types graphiques – dans le déplacement du ciseau, la capitale, l’onciale, la gothique, la minuscule sont toutes des opérations de soustraction de matière. Elle invite également à penser plus finement le support de l’écriture, ce bloc avec lequel s’engage l’écrivant dans une véritable chorégraphie [fig. 5] : prendre le bloc, le porter, le tourner, tourner autour, se pencher sur la pierre, se relever, brosser et polir… Si ductus il y a, il n’est que dans ce mouvement du corps autour du signe, il disparaît avec sa réalisation lapidaire. La surface épigraphique est donc…un volume apprivoisé par contact, domestiqué par altération de la matière. Les études récentes sur la dimension matérielle du parchemin ou du papier et sur la manipulation des folios ou des chartes ont montré que l’écriture épigraphique ne se distingue pas non plus en cela de l’écriture manuscrite et que tout geste d’écriture propose une négociation matérielle de la trace par rapport au support, quel qu’il soit. Partout, l’engagement personnel de l’écrivant – notion plus large, mais sans doute plus pertinente que l’autographie – est du même ordre, au moins par analogie et dans ce qu’il nous informe d’une sociologie de l’écriture : commande, conception du texte, décision économique, transmission de l’ordre d’exécution, partage des tâches. Dans sa thèse, Thierry Grégor évite avec soin les débats autour de l’atelier épigraphique, problématique dans sa définition pour les études médiévales, mais qu’il convient peut-être de réhabiliter à condition d’en faire un « lieu théorique », à l’existence circonstancielle et toujours en prise avec un contexte extrêmement réduit dans l’espace et dans le temps ; une sorte de cadre de pensée technique au sein duquel il devient possible de décrire et d’interpréter une chaîne opératoire, d’attribuer une valeur distinctive aux signes immédiatement visibles de la gravure, et d’envisager la spécialisation ou la virtuosité comme des phénomènes sociaux autant que comme les conséquences heureuses du savoir-faire. L’hypothèse de l’atelier épigraphique met en tension la nécessité d’historiciser la pratique de l’écriture des inscriptions – l’officine romaine décrite par Jean Mallon n’existe nulle part ailleurs que dans le contexte singulier déduit d’une production ponctuelle et localisée – et la tentation de repérer les invariants d’une pratique qui traverserait le temps sans altération fondamentale – on continue à produire des inscriptions à l’ère de la virtualité et Armando Petrucci identifiait l’empreinte des inscriptions romaines dans les documents de l’Italie fasciste. L’atelier-notion est-elle un moyen de penser l’écriture dans ou en dehors du temps ?
Fig. 5 : Le sculpteur travaille au ciseau grain d’orge, outil à percussion posée dont la partie active est pourvue de dents pointues, (ou en forme de grains d’orge) afin de dégrossir, dégager ou aplanir des surfaces.

Crédits : Lisa-Oriane Crosland, CESCM.
11La thèse de Thierry Grégor pose un jalon important dans une histoire générale de l’écriture et assoie un peu plus encore la centralité des études épigraphiques dans les travaux sur la culture écrite, par-delà les frontières chronologiques du Moyen Âge. Elle propose des nuances, mais aussi de véritables renversements dans la conception du « texte » épigraphique, fait uniquement de lettres et de lignes dans sa réalisation – le mot, la phrase, le sens du message restent dans l’ombre technique du tracé. Elle fournit des éléments passionnants pour l’histoire des techniques de la taille de pierre au Moyen Âge et pour l’étude des inscriptions médiévales qui désormais dispose d’une grille de lecture augmentée des objets graphiques. Elle invite tous ceux qui travaillent sur l’écriture à poser un regard méta-critique et à s’interroger : dans quel temps de l’histoire de l’écriture sommes-nous ? Tous les participants à la table ronde du 9 janvier 2025 l’ont souligné : on ne regarde plus une inscription de la même façon après avoir lu cette thèse. Pour qui s’intéresse aux inscriptions, elle remet l’outil, le geste et l’écrivant au cœur de l’analyse ; pour qui désire placer les inscriptions dans une réflexion plus large sur l’écriture médiévale, elle permet de souligner les porosités entre les types documentaires (inscriptions, sceaux, monnaies, documents, livres) et le dynamisme et l’instabilité graphique, dans l’espace et dans le temps ; pour qui étudie l’anthropologie des techniques et l’organisation sociale du travail, elle offre des terrains complexes dans lesquels l’expertise, l’esthétique, l’efficacité et la commande se mêlent dans la figure inaccessible du « graveur », par-delà l’appartenance à un atelier, la spécialisation d’un métier, l’exigence d’une formation, et l’opportunité d’une exécution ; pour qui enfin voudrait produire une théorie générale de l’écriture, elle ouvre des dossiers où les évolutions, les équivalences et les catégories se cassent, laissant à la seule unicité de l’inscription médiévale le soin de penser global. [Fig. 6]
12Fig. 6 : L’inscription funéraire pour le chanoine Arnoul (xiie s.) dans l’église Saint-Martin de Plaimpied-Givaudins (Cher) montre une gravure en creux par points : les points ont été reliés entre eux par incision afin de former le squelette des lettres (https://www.persee.fr/doc/cifm_0000-0000_2016_num_26_1_889#cifm_0000-0000_2016_num_26_1_T1_0185_0000).

Crédits : Isabelle Fortuné, CESCM.
13S’il ne fallait retenir qu’une chose de la participation très généreuse des experts et du public de la manifestation organisée par l’équipe d’épigraphie du CESCM, c’est la puissance heuristique des lectures « au ras du bloc » offertes par Thierry Grégor. Il n’y a pas de cul-de-sac dans l’hyper-technicité d’une thèse – c’est sa vertu, sa raison d’être – et les aller-retours entre le cas et la notion, entre le corpus et l’hypothèse, entre l’analyse et la proposition, à toutes les échelles, sont le moyen de produire de nouvelles connaissances à partir d’objets en apparence anecdotiques ; de lire dans la trace déposée par accident sur une inscription carolingienne une décision culturelle significative à l'échelle de l'empire. Observer le tracé dans l’insignifiance de son détail pour penser « largement » l’écriture.
Légendes des images :
Figure 1 : Table ronde organisée à Poitiers le 9 janvier 2025 : de gauche à droite, Cécile Voyer, Estelle Ingrand-Varenne, Chloé Ragazzoli, Thierry Grégor, Hélène Campaignolle, Pierre-Olivier Dittmar, Sonja Hermann, Benoît Tock, Vincent Debiais, avec Béatrice Fraenkel à l’écran. Crédit : Amal Azzi.
Figure 2 : Dans cette inscription d’Ars-sur-le-Né (Charente), l’angle de la gravure et la finition permettent de déduire la position du graveur : il devait être à genoux devant la pierre et entravé dans ses mouvements par le mur à gauche qui l’a obligé à arranger son corps pour exécuter l’inscription. Crédit : Thierry Grégor.
Figure 3 : Le S d’une inscription de Nazareth (Israël) a été retaillé mais n’a pas été fini, ce qui a laissé des traces d’outil en fond de sillon. Crédit : Thierry Grégor.
Figure 4 : Outre les enluminures de manuscrits, les vitraux médiévaux proposent aussi des représentations visuelles des sculpteurs en activité. Ainsi en est-il sur la verrière de saint Sylvestre (xiiie s.), située dans le déambulatoire sud de la cathédrale Notre-Dame de Chartres. Crédit : Estelle Ingrand-Varenne.
Figure 5 : Le sculpteur travaille au ciseau grain d’orge, outil à percussion posée dont la partie active est pourvue de dents pointues, (ou en forme de grains d’orge) afin de dégrossir, dégager ou aplanir des surfaces. Crédit : Lisa-Oriane Crosland, CESCM.
Figure 6 : L’inscription funéraire pour le chanoine Arnoul (xiie s.) dans l’église Saint-Martin de Plaimpied-Givaudins (Cher) montre une gravure en creux par points : les points ont été reliés entre eux par incision afin de former le squelette des lettres (Voir : https://www.persee.fr/doc/cifm_0000-0000_2016_num_26_1_889 p. 184-185). Crédit : Isabelle Fortuné, CESCM.
Bibliographie sélective de Thierry Grégor :
Grégor Thierry, Riba Bertrand, De la trace à l’outil, Talence : Fedora, 2025.
Grégor Thierry, « La posture du corps dans le chantier médiéval », Annales de Janua : Actes des journées d'études, 2018, La corporalité antique et médiévale, 6, 2019 (en ligne, consulté le 2/12/2025 https://annalesdejanua.edel.univ-poitiers.fr:443/annalesdejanua/index.php?id=1820>)
Grégor Thierry, « L’inscription ‘palimpseste’ du château de Larnaca. Tour de force méthodologique interdisciplinaire », avec Agrigoroaei Vladimir, Dussart Clément, Ingrand-Varenne Estelle, Mavromatidis Savvas, Villano Maria, MuseIKON, Alba Iulia 5, 2021, p. 50-89.
Grégor Thierry, Uberti Morgane, « Techniques épigraphiques : construction de la méthode et enjeux », In-Scription: revue en ligne d'études épigraphiques, n°4, 2022 (<https://in-scription.edel.univ-poitiers.fr:443/in-scription/index.php?id=400>)
Grégor Thierry « Les aspects techniques : vocabulaire et premières observations », In-Scription: revue en ligne d'études épigraphiques, n°4, 2022, (<https://in-scription.edel.univ-poitiers.fr:443/in-scription/index.php?id=404>)
Grégor Thierry, « Graver son nom dans la pierre : Aspects techniques et culturels », in Writing Names in Medieval Sacred Spaces. Inscriptions in the West, from Late Antiquity to the Early Middle Ages, Estelle Ingrand-Varenne, Elisa Pallottini, Janneke Raaijmakers (†) dir., Turnhout : Brepols, 2023, p. 41-62, (Utrecht Studies in Medieval Literacy 57).
Grégor Thierry, « Historiographie de la taille de pierre », Inscriptions : une matière en toutes lettres (xiie-xve siècles), Sandrine Hériché-Pradeau, Maud Pérez-Simon dir., Paris : Presses Universitaires de la Sorbonne, 2023, p. 169-184.
Grégor Thierry, « How to do graffiti? Scratching, incising and engraving stone in Bethlehem », in Writing in the Church of the Nativity in Bethlehem: Inscription and Graffiti in a Multilingual and Multigraphic Perspective, Ingrand-Varenne Estelle, Dussart Clément, Turnhout : Brepols, 2026 (Cultural Encounters in Late Antiquity and the Middle Ages).
Filmographie :
Journées d’études : « classique et barbare » la sculpture de l’Antiquité́ tardive et du haut Moyen Âge (ive-xe siècles) du corpus aux humanités numériques, 25 septembre 2020, Auditorium du Louvre (https://www.youtube.com/watch?v=x7CkGEH3i8k)
Film documentaire “GRAPH-EAST en Chypre” (réalisé par Philippe Kern et Stéphane Kowalczyk) MSK Production, 2021 (<https://www.youtube.com/watch?v=vu2paElHYcc>)
Documents annexes
- Fig. 1 : Table ronde organisée à Poitiers le 9 janvier 2025 : de gauche à droite, Cécile Voyer, Estelle Ingrand-Varenne, Chloé Ragazzoli, Thierry Grégor, Hélène Campaignolle, Pierre-Olivier Dittmar, Sonja Hermann, Benoît Tock, Vincent Debiais, avec Béatrice Fraenkel à l’écran.
- Fig. 2 : Dans cette inscription d’Ars-sur-le-Né (Charente), l’angle de la gravure et la finition permettent de déduire la position du graveur : il devait être à genoux devant la pierre et entravé dans ses mouvements par le mur à gauche qui l’a obligé à arranger son corps pour exécuter l’inscription.
- Fig . 3 : Le S d’une inscription de Nazareth (Israël) a été retaillé mais n’a pas été fini, ce qui a laissé des traces d’outil en fond de sillon.
- Fig. 4 : Outre les enluminures de manuscrits, les vitraux médiévaux proposent aussi des représentations visuelles des sculpteurs en activité. Ainsi en est-il sur la verrière de saint Sylvestre (XIIIe s.), située dans le déambulatoire sud de la cathédrale Notre-Dame de Chartres.
- Fig. 5 : Le sculpteur travaille au ciseau grain d’orge, outil à percussion posée dont la partie active est pourvue de dents pointues, (ou en forme de grains d’orge) afin de dégrossir, dégager ou aplanir des surfaces.
- Fig. 6 : L’inscription funéraire pour le chanoine Arnoul (XIIe s.) dans l’église Saint-Martin de Plaimpied-Givaudins (Cher) montre une gravure en creux par points : les points ont été reliés entre eux par incision afin de former le squelette des lettres.
Notes
1 La thèse Étude technique des inscriptions médiévales en Poitou-Charentes, menée sous la direction de Cécile Treffort, a été soutenue le 11 janvier 2023 à l’Université de Poitiers. Elle est composée de trois volumes intitulés « techniques », « outils », « inscriptions ». Elle n’est malheureusement pas disponible en ligne, mais un compte rendu de la soutenance est disponible à ce lien https://cescm.hypotheses.org/17876
2 Voir la filmographie en fin d’article.
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