Des inscriptions sur la présence française en Espagne (fin XIe-début XIIIe siècle)

Par Robert Favreau
Publication en ligne le 16 mars 2026

Texte intégral

1La Reconquista marque de notables progrès à partir de la fin du XIe siècle, et il faudra réorganiser la vie chrétienne dans les régions reprises aux Maures. Il est alors fait appel à des moines et chanoines, de Cluny ou de la France du sud, à de nombreuses reprises, pour rétablir les sièges épiscopaux, construire des cathédrales, restaurer chapitres et monastères. Les sources épigraphiques apportent leur complément à cette histoire, notamment au XIIe siècle.

2Dalmace, moine de Cluny, est chambrier de l'ordre, c'est-à-dire visiteur des dépendances clunisiennes. Sa visite de monastères clunisiens espagnols entre 1090 et 1094 est connue1. Il devient évêque d'Iria en 1094, et c'est à sa demande que le pape Urbain II -ancien grand prieur de Cluny-, au cours du concile de Clermont, le 5 décembre 1095, supprime le titre épiscopal d'Iria qui est transféré à Compostelle ; le diocèse est déclaré exempt et soumis directement au Saint-Siège2. Au cours de son bref épiscopat (1094-1095), Dalmace a consacré un autel de Cluny en l'honneur de saint Jacques et de tous les saints. Il s'y dit évêque de Saint-Jacques apôtre et moine de Cluny :

« Hoc altare consecratum est a domino Dalmachio, Sancti Jacobi apostoli episcopo et istius loci monacho, in honorem ejusdem beati Jacobi ac omnium sanctorum, in quo continentur plures reliquiae sanctorum, quorum nomina non sunt, nisi de duobus, videlicet Emeterii et Zeledonii. »

« Cet autel a été consacré par le seigneur Dalmace, évêque de Saint Jacques apôtre et moine de ce lieu, en l'honneur dudit saint Jacques et de tous les saints. Y sont déposées plusieurs reliques de saints, dont on n'a pas les noms, sauf pour deux, à savoir Emeterius et Zeledonius3 ».

3Un autre clunisien aura, à la même époque, un long épiscopat et une grande influence en Espagne. Bernard de Sadirac4, né à Sauvetat près d'Agen entre 1040 et 1045, suivit d'abord le parti des armes, puis entra en 1070 au monastère clunisien de Saint-Orens d'Auch. Saint Hugues, abbé de Cluny, le fit venir près de lui, puis l'envoya en Espagne à la requête du roi Alphonse VI pour y organiser l'observance de Cluny. En 1080, Bernard est nommé abbé de Sahagún dans le royaume de León. Tolède fut conquise sur les Maures le 25 mai 1085 par Alphonse VI, qui désigna Bernard pour en occuper le siège archiépiscopal. Le 13 octobre de la même année, Bernard reçut le pallium de Rome5. Il fit abolir la liturgie mozarabe en 1086, et il sera jusqu'à sa mort en 1126 « le premier conseiller du royaume et l'arbitre de l'Eglise d'Espagne6 ».

4Une inscription rapportée par l'España sagrada donne la dédicace du cloître et de l'église de S. Domingo de Silos en 1086 par Raymond, évêque de Roda, au temps de l'abbé Fortunio, en présence de nombreux évêques, dont Bernard archevêque de Tolède7. De plus, en 1100, Bernard fit la dédicace du prieuré de San Frutos dépendant de l'abbaye de Silos, comme en témoigne une inscription gravée à gauche de la porte latérale de l'église :

« Hec est : domus : Domini : in honorem sancti : Fructi c(onfessoris) edificata ab abbate Fortunio ex Sancti : Sebastiani : Exsiliensi : regente et hoc cenobio dominante et ab archiepiscopo : Bernardus : sedis Toletane dedicata : sub era M C XXXVIII : et a domino domum : Michael est fabricata ».

« Ici est la maison du Seigneur, édifiée en l'honneur de saint Frutos, confesseur, par l'abbé Fortunius, recteur de Saint-Sébastien de Silos, et maître de cette abbaye. Elle a été consacrée par l'archevêque du siège de Tolède, Bernard en l'an de l'ère 1138, et elle a été construite par le seigneur dom Michel8 ».

5Bernard, archevêque de Tolède, a dû faire appel à un compatriote, dénommé Montassin, pour le seconder à Tolède. C'est en tout cas au cloître de Saint-Caprais d'Agen que se trouvait l'épitaphe de Montassin, archidiacre de Tolède9 :

« Iste Tholetane fuit archidiaconus

Urbis + stirpe satis clarus moribus

Eximius + natus in his horis obiit

Florentibus annis + nunc que

Promeruit Christus et tribuit + ergo qui

Legis hec Montasini memor esto

+ Exsolvendo pias funeris exequias + »

« Celui-ci fut archidiacre de la ville de Tolède,

assez brillant par sa lignée, remarquable par ses mœurs.

Né en ces contrées, il mourut en la fleur de son âge,

Le Christ lui a maintenant accordé ce qu'il a grandement mérité.

Toi donc qui lis ces lignes, souviens-toi de Montassin

En t'acquittant des pieux devoirs dus aux défunts ».

6Cette épitaphe soignée, en trois distiques élégiaques, doit se situer à la fin du XIe ou au tout début du XIIe siècle, puisque Bernard est devenu archevêque de Tolède en 1085, et que son archidiacre est mort « en la fleur de son âge ».

7Bernard de Sadirac a encore attiré en Espagne Gérald, né dans la région de Cahors, de famille noble, moine à Moissac où il était bibliothécaire et dirigeait le chant au chœur. Son abbé l'envoyait souvent visiter les celles qui relevaient de Moissac, et finalement lui assigna comme résidence le prieuré Notre-Dame de la Daurade à Toulouse. C'est là que Bernard le remarqua, et il obtint de l'emmener avec lui pour être maître de chœur de sa cathédrale de Tolède. Remarqué pour la sainteté de sa vie, Gérald fut sacré évêque de Braga en l'abbaye de Sahagun en 1095. En 1103, Pascal II reconnut Braga comme siège métropolitain. C'est avec le titre d'archevêque de Braga que Gérald consacra en 1105 l'église du Sauveur de Canedo10 :

« In era MCXLIII dedicata est eclesia Sancti Salvatoris de Kaneto ad domno Geraldo archiepiscopo ».

« En l'an de l'ère 1143 a été dédiée l'église du Saint Sauveur de Canedo par le seigneur Gerald achevêque ».

8A la mort de Gérald, Maurice Bourdin, un autre bénédictin, originaire du Limousin, évêque de Coïmbra, fut transféré à Braga. Bernard, également bénédictin et français, fut archidiacre du diocèse de Braga, et gouverna les évêchés de Viseu et de Lamego, avant d'être évêque de Coïmbra de 1128 à 1146. Son nom figue dans une inscription de dédicace gravée à l'extérieur du mur sud de la nef de l'église Santa Maria d'Alcáçova en 112811 :

« In kalendis julii fuit ecclesia ista dedicata ab episcopo domno Bernardo, per domnum Sesnandum presbiter (?), sub era MCLXVI, ad nua (?) magistrum Petrum. »

« Aux calendes de juillet cette église fut consacrée par l'évêque le seigneur Bernard, par le seigneur Sesnandus prêtre (?), sous l'an de l'ère 1166, par les soins de (?) maître Pierre ».

9Cette inscription est un de premiers témoignages de l'épiscopat de Bernard.

10Au nord de l'Espagne le siège épiscopal de Pampelune en Navarre avait été abandonné lors des incursions arabes du Xe siècle. Il fut restauré en 1123 par le roi Sanche le Grand. Pierre de Rodez, donné tout enfant au monastère de Conques par son père, Pierre d'Andouque12, devint évêque de Pampelune en 1083 et mourra le 9 octobre 1115. Il soumit les chanoines à la règle de Saint-Augustin, construisit les bâtiments nécessaires pour la vie en commun, cloître, maisons canoniales, et un hôpital pour les pauvres. Il entreprit aussi la construction d'une nouvelle cathédrale. Une inscription, aujourd'hui disparue, gravée sur la façade romane, donne la date pour le commencement des travaux :

« Virginis ecclesiam praesul sanctissimus olim hanc rexit sede(m) Petrus in ista fecit et aedem ex quo sancta piae domus est incepta Mariae tempus protentum fert annos milique centum ex incarnati de virgine tempore Christi ».

« Un très saint prélat dirigea jadis cette église de la Vierge, Pierre, qui fit aussi une demeure. La sainte maison de la pieuse Marie fut par lui commencée alors qu'il s'était écoulé mille cent ans depuis le temps de l'incarnation du Christ dans le sein d'une vierge ».

11On sait que Pierre de Rodez fut un prélat lettré et qu'il fonda une école épiscopale. On ne s'étonnera pas dès lors de ces cinq hémistiches, dont les quatre derniers sont léonins. Pierre de Rodez a aussi remplacé la liturgie mozarabe par la liturgie romaine en 1085. Les travaux de la cathédrale se termineront en 1127 (consécration).

12Pierre de Rodez a consacré sans doute en 1109, un autel en la chapelle Saint-Gabriel de la tour de l'horloge à Cluny :

« Anno ab incarnatione Domini millesimo centesimo (?) consecratum est oratorium hoc cum altari in onore et gloria filii unigeniti Jhesu Christi et sancte genitricis Dei virginis Marie et specialiter sub invocatione sancti Gabrielis et sancti Raphaelis archangelorum Domini et sancti Laurencii et sancti Maximi omnium sanctorumque consecravit dominus Petrus Pampilonesis episcopus Ii idus marcii et posuit ibi in altari reliquias beati Laurenti levite et martiris sancti Maximi. »

« L'an de l'Incarnation du Seigneur 11... ont été consacrés cette chapelle et cet autel en l'honneur et à la gloire du Fils unique Jésus Christ et de la sainte Mère de Dieu la Vierge Marie, et particulièrement sous l'invocation de saint Gabriel et de saint Raphaël, archanges du Seigneur, et de saint Laurent et de saint Maxime et de tous les saints. Le seigneur Pierre, évêque de Pampelune les consacra le 2 des ides de mars et il déposa dans l'autel des reliques de saint Laurent, diacre et martyr et de saint Maxime13 ».

13Pierre de Rodez a aussi donné les derniers sacrements à saint Aleaume, né à Loudun (Vienne), moine à la Chaise-Dieu, appelé par la reine Constance de Bourgogne à Burgos où il fonda un hôpital et un monastère.

14Ponce, moine de Saint-Pons-de-Thomières14, devient évêque de Roda en 1097. Au tout début du XIIe siècle le jeune roi d'Aragon Pedro Ier reprend définitivement Barbastro aux Maures. Le nouveau roi sera un protecteur déterminé de l'évêque Ponce de Roda, et c'est grâce à lui et à l'influence de l'abbé Frotard de Saint-Pons-de-Thomières, que l'évêque Ponce obtint l'adjonction de Barbastro au siège de Roda et le transfert à Barbastro du siège de son évêché15. Le 26 juin 1100 Ponce, « évêque de Barbastro » consacre à Conques l'autel portatif de l'abbé Bégon :

« Anno ab incarnatione Domini millesimo C, sexto kalendas julii, dominus Poncius Barbastrensis episcopus et Sancte Fidis virginis monachus, hoc altare Begonis abbatis dedicavit, et de cruce Christi et sepulcro ejus multasque alias sanctas reliquias hic reposuit ».

« L'an de l'Incarnation du Seigneur 1100, le 6 des calendes de juillet, le seigneur Pons, évêque de Barbastro et moine de la vierge sainte Foy, a consacré cet autel de l'abbé Bégon et y a déposé des reliques de la croix du Christ et de son tombeau, ainsi que de nombreuses autres reliques16 ».

15L'inscription montre que Ponce a été moine de Conques, et elle doit être l’un des premiers actes où il s'intitule évêque de Barbastro, car c'est le 26 avril 1100 que le pape Pascal II fixa les limites d'un vaste diocèse de Barbastro, ce que confirmera Pedro Ier le 5 mai 1101. Cette même année 1100, Pedro Ier fonda à Barbastro un monastère Sainte-Foy en remerciement de sa victoire contre les Maures17.

16Après la mort de Ponce, le 17 avril 1104, le roi d'Aragon Pedis Ier plaça sur le siège de Barbastro Raymond, né à Orban (Tarn), chanoine de Saint-Sernin de Toulouse et élu à l'unanimité prieur du chapitre. Raymond fut sacré par Bernard, archevêque de Tolède. Il mourra le 21 juin 1126, et sa sainte vie le fit canoniser par Innocent II. Des peintures qui revêtirent les murs intérieurs de Saint-Clément de Taüll ne reste qu'un fragment provenant de l'une des colonnes, avec l'inscription de consécration de l'église le 10 décembre 1123 par Raymond :

« Anno ab incarnacione Domini MCXXIII idus decembris venit Raymundus episcopus Barbastrensis et consagravit hanc ecclesiam in honore sancti Clementis martiris et ponens reliquias in altare sancti Cornelii episcopi et martiris18 ».

« L’an de l’incarnation du Seigneur 1123, aux ides de décembre Raimond, évêque de Barbastro est venu et a consacré cette église en l’honneur de saint Clément, martyr, et déposa les reliques dans l’autel du saint évêque et martyr Corneille ».

17En l'église Santiago de Peñalba, en León, est conservée l'épitaphe de l'abbé Etienne (1103-1132), qui mentionne directement son origine française19.

18

« Clauditur in Christo sub marmore Stephanus isto,

Abbas egregius, moribus eximius

Vir Domini verus, rectique tenore severus,

Discretus, sapiens, sobrius ac paciens

Grandis honestatis magne quoque vir pietatis

Dum sibi posse fuit vivere dum licuit

nobis clarum genuit gens Francigenarum

Rectorem juvenum, dogma, decusque senum

Gervasi festo cessit fragilique senecta

Virtus celsa Dei propicietur ei

Annum centenum duc septies adito denum

Mille quibus socies que fuit era scies

XIII kalendas julii obiit Stephanus abba

Era CLXX. Pelagius Fernandez jussit fieri

Petrusque notuit ».

« Etienne est enfermé sous ce marbre dans le Christ,

Abbé remarquable, éminent par ses mœurs,

Véritable homme du Seigneur, rigoureux sur la teneur du droit,

Plein de discernement, sage, mesuré et patient,

D'une grande honnêteté et aussi homme d'une profonde piété,

Tant qu'il lui fut possible, tant qu'il lui fut permis de vivre,

Lui que la race des Francs engendra illustre pour nous,

Guide, référence des jeunes, et gloire des vieux.

D'une vieillesse fragile, sa vie prit fin en la fête de Gervais.

Compte une centaine d'années, ajoute dix fois sept,

Auxquels tu associeras mille, tu sauras quelle fut l'ère.

L'abbé Etienne mourut le 13 des calendes de juillet,

En l'ère 170. Pelage Fernandez ordonna de faire (cette épitaphe)

Et Pierre la composa ».

19 L'abbé Etienne, français d'origine, dont l'épitaphe vante l'excellence, est donc mort le 19 juin 1132, en la fête de saint Gervais, martyr milanais. Cette épitaphe est composée de dix distiques élégiaques léonins riches, ce qui montre la virtuosité de celui qui l'a composée, ce Pierre, si on peut bien traduire « notuit » par « composa ».

20Un français, Bernard de Périgord, a été le premier évêque de Zamora (1121-1149) après la Reconquête. A sa mort il fut enterré dans la cathédrale de Zamora, où son épitaphe (disparue) se voyait dans le mur de la nef méridionale :

« Hic iacet d(ominus) bernadvs primus episcopus Zamorensis de modernis obiit anno 1149 ».

« Ci-gît le seigneur Bernard, premier évêque de Zamora (dans la liste) des modernes. Il mourut en l'an 114920 ».

21Bernard d'Agen fut consacré en 1121 évêque de Sigüenza, cité qui fut reconquise sur les Maures en 1124. Il commença la cathédrale et institua un chapitre de chanoines réguliers. A sa mort le 14 janvier 1152 il fut enterré en l'église de Antealtares de Sigüenza. Son épitaphe dit :

« Bernardus archiepiscopus hic fuit honorifice sepultus. Obiit era MCXV ».

« Bernard, archevêque, fut enterré ici avec honneur. Il mourut en l'an de l'ère 111521 ».

22Cette épitaphe comporte deux erreurs : le siège de Sigüenza n'est pas archiépiscopal mais suffragant de Tolède, et la date, ère 1115, donc 1077, doit être corrigée, en raison d'une erreur évidente de MCXV au lieu de MCXC.

23Il y a eu aussi en Espagne l'arrivée de chanoines français. Bérenger, chanoine de Saint-Ruf d'Avignon, évêque d'Orange de 1107 à 1127, est dit, dans l'épitaphe que lui consacre un de ses successeurs, « nobilis Hispanus22 ». L'abbaye Saint-Ruf, de chanoines réguliers de Saint-Augustin, avait été fondée vers 1039 à Avignon23. La cour romaine lui fit appel pour restaurer le siège épiscopal de Tortosa. En 1151 Geoffroi d'Avignon, chanoine de Saint-Ruf arrivait à Tortosa avec un petit groupe de chanoines augustins. La ville avait été reprise aux Maures en 1148. Le comte de Barcelone Ramon Berenger IV donna à Geoffroi, qui avait été consacré évêque, la principale mosquée de la ville, et Geoffroi commença la construction de la cathédrale Sainte-Marie de Tortosa, travaux qui débutèrent en 1158 d'après une inscription conservée au musée de la cathédrale :

24

« Anno incarnatione Dominice MCCXVII coepit hoc templum aedificari et XX annis edificatum fuit ».

« L’an de l’incarnation du Seigneur 1217 commença d’être édifié ce temple et il fut construit en 20 années ».

25Geoffroi ne verra pas la fin des travaux puisqu'il mourut le 28 mai 116524. L'España sagrada donne une épitaphe pour cet évêque en vers léonins riches, pour les quatre premiers vers du moins25 :

26

« Antistes primus Dertusae laudis opimus

Gaufridus dictus in coelo sit benedictus.

Hac petra sunt hujus venerabilis ossa

Centum cum mille decies sex qui non sit ille

nnorum decem numerus quo transitus isti

Spiritus astra petit, tumuloque corpus requiescat

Junius est mensis cum .............

Uinque calendis ...................... »

« Que soit béni dans le ciel le premier évêque de Tortosa, grandement loué, appelé Geoffroi. Les os de ce vénérable sont dans la fosse sous cette pierre. Son décès fut en mille, cent, dix fois six et pas encore le nombre six. Son esprit gagne les cieux, et son corps repose en ce tombeau en juin......, le cinq des calendes ».

27Pierre Seguin, évêque d'Orense en Galice est expressément dit d'origine poitevine dans un document de Junquera de Ambia.

« Petrus Segrinus, natione Pictavensis, obiit era MCCVII, qui sedit in episcopatu annos XIII ».

« Pierre Seguin, Poitevin d'origine, mourut en l'an de l'ère 1207 (1169). Il siégea en l'épiscopat 13 années ».

28Il aurait été chanoine régulier de Sainte-Croix de Coïmbra, et il fut évêque d'Orense de 1157 à 1169. On lui attribue la fondation de l'église de Santa Maria de Junquera de Ambia, collégiale érigée en 1164 selon une inscription se terminant par une mise en garde inspirée de Caton :

« Ista ecclesia fundata fuit era MCCII, 4 nonas junii. Cum fueris felix quae sunt adversa caveto26 ».

« Cette église a été fondée en l'an de l'ère 1202 (1164), le 4 des nones de juin. Lorsque tu auras été heureux, prends garde à l'adversité ».

29Sous la table d'autel de la chapelle Saint-André, à Poitiers, près de la collégiale de Saint-Hilaire, se trouvait une plaque de plomb gravée de deux côtés, dont on a gardé le dessin :

1er côté

« Hec sunt reliquie sanctorum martirum Urbani, pape et martiris, Crisanti et Darie, martirum, sancti Hirenci martiris, anno ab incarnacione Domini M°C°LX°II° in hoc altari reposite IIII kalendas septembris ».

« Ici sont les reliques des saints martyrs Urbain, pape et martyr, Chrysante et Darie, martyrs, saint Irénée, martyr. Elles ont été déposées en cet autel en l'an de l'incarnation du Seigneur 1162, le 4 des calendes de septembre (29 août) ».

2e côté

« Hec reliquie in hoc altari fuerunt in dedicacione ecclesie reposite. Petrus Auriensis episcopus canonicus Sancti Hilarii consecravit ecclesiam ».

« Ces reliques ont été déposées dans cet autel lors de la dédicace de l’église que consacra Pierre évêque d'Orense et chanoine de Saint-Hilaire27 ».

30Plusieurs inscriptions du xiie siècle sont conservées au monastère cistercien de Santa Maria de Veruela en Aragon, fondé en 1146 par Pierre Alarès. D'abord l'intervention de Bernard, abbé cistercien d'Escaledica (Hautes-Pyrénées) :

31

« Anno MCLVI, indictione XIII, quarto kalendas julii, ordinatum et hoc insigne monasterium Sancta Maria de Berola per manum domini Bernardi, abatis Scala Dei28 ».

32

« L'an 1156, indiction XIII, le quatre des calendes de juillet, a été organisé cet insigne monastère Sainte-Marie de Veruela par la main du seigneur Bernard, abbé d'Escaledieu ».

33L'abbaye cistercienne fondée en 1137 à Cabadour par Forton de Vic, avait été transférée en 1142 à Escaledieu (Scala Dei) par Béatrice, vicomtesse de Béarn ; le mot « ordinare » semble marquer une intervention importante dans les débuts de l'abbaye de Veruela29.

34Un autel de Veruela a été consacré en 1173 par Jean I Frontin, évêque de Tarazona30. En 1182 Giraud de Barta, archevêque d'Auch, a consacré deux autres autels, les 15 et 16 décembre31 :

« Anno ab incarnatione Domini MCLXXXII, XVII kalendas december consecratum est hoc altare a Giraldo Ausitano archiepiscopo, in honore sanctae Mariae Magdelenae, et continentur in eo reliquiae sancti Vincenti martiris et sancti Thomae episcopi et martiris et Scoli... »

« Anno ab incarnatione Domini MCLXXXII, XVI kalendas december, consecratum est hoc altare ab Giraldo Ausitano archiepiscopo, in honore sancti Benedicti, et continentur in eo reliquie sancti Stephani epi[scopi]et scoli (sanctorum ?) innocentum, et sancti Christofori martiris sancti, et Bernardi abbatis sancti ».

35En cette même année 1182 une épitaphe de l'église San Bartomé d'Aguilar de Codès en Navarre, rappelle le décès d'un autre français :

« Era MCCXX. Hic requiescit Arnaldus, qui fuit presbiter, archidiaconus, ex provincia Engolismensis adductus, die katedra sancti Petri sepultus juxta evangelium ».

« En l'an de l'ère 1220. Ici repose Arnaud, qui fut prêtre, archidiacre, venu de la province d'Angoulême, inhumé le jour de la Chaire de saint Pierre (22 février) du côté de l'évangile32 ».

36Vers 1210-1212 on a, au cloître de la cathédrale de Sigüenza, l'épitaphe de l'archidiacre Poitevin :

« Hoc Pictavinus tumulo jacet archilevita,

Semper divinus cum Christo sit sua vita ».

« En ce tombeau repose l’archidiacre Poitevin,

Que sa vie soit toujours divine avec le Christ ».

37C'était sans doute un familier de Pierre de Cerebrun, originaire de Poitiers, évêque de Sigüenza de 1156 à 1166, transféré à Tolède (1170-1180)33.

38Un français, Bernard de Périgord avait été le premier évêque de Zamora (1121-1149) après la Reconquête34. On ne s'étonnera pas dès lors de trouver à Zamora en l'église de San Frontis (Saint-Front) l'épitaphe élogieux du prêtre Aldovinus, natif de Périgueux, qui la fonda pour les pèlerins. Elle est composée de trois vers léonins aux rimes riches en -atus, suivis de la date de l'épitaphe :

« Per quem fundatus locus est jacet hic tumulatus

Petragoris natus Aldovinusque vocatus

Moribus ornatus fama vitaque probatus

Qui obiit ultima die junii era M°CC°LIII° ».

« Celui qui a fondé ce lieu gît ici enterré,

Natif de Périgueux et appelé Aldovunus,

Orné par ses mœurs, reconnu par la renommée et par sa vie.

Il mourut le dernier jour en l'an de l'ère 1253 » (c'est-à-dire 1215)35 ».

39En 1225 on a rédigé une inscription en souvenir des évêques de Roda enterrés en la cathédrale :

« Anno MCCXXV

Pax hic intranti sint prospera cuncta precanti.

Pontifices sancti septem sunt hic tumulati

Rotenses episcopi, Venite, prandete.

Pontificum dicta quorum sunt nomina scripta

Corpora sunt sacro condita quippe loco.

Hoc vivit tumulo sanctus Raimundus.

In isto primus Odissendus, Ato fuit secundus,

Tercio Borellus, Aimericus quoque quartus,

Et quintus, prior fuit Arnufus sextus et ipse Lupus

Septimus est Jacobus justus, castus, reverendus.

Cunctis propicius sit Deus ipse pius ».

« Paix à celui qui entre, que toutes prières soient exaucées.

Sept saints pontifes sont ici ensevelis,

Evêques de Roda. Venez, goûtez les dits des pontifes

Dont les noms sont écrits, les corps ensevelis en ce lieu sacré.

En ce tombeau vit saint Raimond,

En lui le premier fut Odissendus, le deuxième Ato,

Le troisième Borellus, le quatrième Aimericus,

Le cinquième Arnulfus, et le sixième Lupus.

Le septième est Jacques, juste, chaste, digne de respect.

Qu'à tous Dieu bienveillant soit propice36 ».

40La mémoire du saint évêque français Raimond est ainsi rappelée. Il avait été enterré dans la cathédrale de Roda. Les sept autres évêques nommés sont des Xe et XIe siècles.

41Dans la cathédrale de Jaca on a l'épitaphe de Guillaume Arnaud, d'Oloron, prêtre, mort en l'an de l'ère 1266, le 8 des ides de janvier, soit le 6 janvier 1228 :

« Era maCCaLXaVIa, VIIIo idus januarii, obiit Guillermus Arnaldi de Olorone, sacerdos. Anima ejus requiescat in pace. Amen37 ».

En l’an de l’ère 1266, le 8 des ides janvier mourut Guillaume Arnaud d’Oloron. Que son âme repose en paix. Amen. »

42Au cloître de Silos l'épitaphe de Guillaume de Toulouse a été rédigée en vers léonins riches :

« Guillelmum Canum tegit iste lapis tolosamum

Quem lapis iste tegit cursum feliciter egit.

Sancta sibi detur requies celoque locetur.

Era MCC LXXXXXV, V idus junii obiit

Requies. Amen. »

« Cette pierre couvre Guillaume Blanc, de Toulouse,

Celui que cette pierre couvre a mené sa vie avec bonheur.

Qu'un saint repos lui soit donné et qu'il ait place au ciel.

Il mourut le 5 des ides de juin en l'an de l'ère 1295 (9 juin 1257).

Repos. Amen »38.

43 Les inscriptions seules ne peuvent rendre compte de la présence française en Espagne fin xie-début xiie siècle. Sources narratives et documentaires en donnent un tableau beaucoup plus riche39. Mais les sources épigraphiques y apportent un complément qui n'est pas négligeable.

Notes

1 J. M. Pérez Gonzalez (dir.), Enciclopedia del Románico en Galicia. A Coruňa. Volumen II, Aguilar de Campo, Fundación Santa María la Real del Patrimonio Histórico, 2013, p. 1291.

2 Q. Aldea Vaquero, T. Marin Martinez et J. Vives Gatell (dir.), Diccionario de historia eclesistica de España, t. II, Madrid, Instituto Enrique Flórez : Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 1975, p. 2192 ; A. Linage Conde, « Iria Flavia », Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 25, Paris, Letouzey et Ané, 1995, col. 1502-1503.

3 H. Florez, España sagrada, t. 19, Madrid, Marin, 1765, p. 212.

4 J. Pérez de Urbel, « Bernard Ier de Sedirac archevêque de Tolède », Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 8, Paris, Letouzey et Ané, 1935, col. 755-756.

5 Il est dit, dans la notice ci-dessus, qu'il reçut le pallium d'Urbain II, mais il y a une vacance du siège pontifical entre la mort de Grégoire VII le 25 mai 1085 et l'élection de Victor III le 24 mai 1086, et Urbain II sera élu pape le 12 mars 1088.

6 Ibid., col. 756.

7 H. Florez, España sagrada, t. 26, Madrid, Marin,1771, p. 211. Elle serait fausse, d'après dom Marius Férotin, et n'est pas mentionnée dans A. Castresana López, Corpus inscriptionum christianarum et mediaevalium provinciae Burgensis (ss. IV-XIII), Oxford, Archaeopress publishing, 2015, p. 264 et sq.

8 M. Férotin, Histoire de l'abbaye de Silos, Paris, Ernest Leroux, 1897, p. 297 et pl. X ; L. Martínez Angel, Las inscripciones medievales de la provincia de Segovia, thèse de l'Université de León, 2000, II, p. 13-16, n° 5.

9 R. Favreau, B. Leplant, J. Michaud, Corpus des inscriptions de la France médiévale, 6, Gers, Landes, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Atlantiques, Paris, Éditions du CNRS, 1981, p. 118-119, fig. 73. L'épitaphe est aujourd'hui au Musée d'Agen.

10 M. Jorge Barroca, Epigrafia medieval portuguesa (862-1422). Vol. II. Corpus epigráfico medieval portugues, t. I, Porto, 2000, p. 141-145, n° 50.

11 Ibid., p. 170-172, n° 64.

12 L. M de Lopendio, Navarre romane, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, (La Nuit des temps, 26), 1967, p. 17 ; M. A. García Guinee et J. M. Pérez González (dir.), L'Encidopedia del Románico en Navarra. Navarra. Volumen II, Aguilar del Campo, Fundación Santa María la Real Centro de Estudios del Románico, 2008, p. 1043 dit Pierre de Rodez moine de Conques, et p. 1094 moine de Saint-Pons-de-Thomières (Hérault).

13 R. Favreau, B. Leplant, J. Michaud, Corpus des inscriptions de la France médiévale. 19. Jura, Nièvre, Saône-et-Loire, Paris, Éditions du CNRS, 1997, p. 87-88, fig. 110.

14 A. Lambert, « Barbastro », Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 6, Paris, Letouzey et Ané, 1932, col. 604.

15 Ibid., col. 600-601.

16 R. Favreau, B. Leplant, J. Michaud, Corpus des inscriptions de la France médiévale, 9, Aveyron, Lot, Tarn, Paris, Éditions du CNRS, 1984, p. 41-43, fig. 27-31.

17 Gallia christiana, t. I, 1715, col. 244, et instrumenta, Rodez, p. 44-45, n° XV.

18 E. Junyent, Catalogne romane, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, (La Nuit des temps, 12), 1960, p. 184-185.

19 H. Florez, España sagrada, t. 16, Madrid, Marin, 1787, p. 39-41.

20 M. Gutierrez alvarez, Las inscripciones medievales de la provincia de Zamora, thèse doctorale de l'université de León, II, 1991, p. 364, n° 18.

21 J. De Santiago Fernandez, J. de Francisco Olmos, Guadalajara (1122-1499), León, Universidad de León, 2018 (Corpus inscriptionum Hispaniae mediaevalium, 4), p. 94, n° 5.

22 Gallia christiana, t. I, col. 773 (texte) ; R. Favreau, J. Michaud, B. Mora, Corpus des inscriptions de la France médiévale, 13, Gard, Lozère, Vaucluse, Paris, Éditions du CNRS, 1988, p. 172-173, fig. 123.

23 - L'abbaye Saint-Ruf, chef d'ordre sera transférée à Valence en 1210.

24 J. M. Pérez González, Enciclopedia del Románico en Cataluña. Tarragona, Aguilar des Campoo, Fundación Santa María la Real Centro de Estudios del Románico, 2015, p. 83, 188, 189 et fig. p. 190.

25 M. Risco, España sagrada, t. 42, Madrid, Marin, 2e éd., 1859, p. 126.

26 H. Florez, España sagrada, t. 17, Madrid, Marin, 1763, p. 89.

27 R. Favreau, J. Michaud, B. Mora Corpus des inscriptions de la France médiévale. 1. Ville de Poitiers, Poitiers, 1974, p. 75-77 ; J. Michaud, « Un chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers : Pierre Seguin, évêque d'Orense (Galice) d'après une inscription du 29 août 1162 », Bull. philologique et historique du Comité des travaux historiques et scientifiques année 1972, Paris, 1979, p. 95-104 ; R. Favreau, Les inscriptions de Poitiers (fin VIIIe-début XVIe siècle), Une source pour l'histoire de la ville et de ses monuments, Paris, Éditions du CNRS, (Corpus des inscriptions de la France médiévale, volume hors-série I), 2017, n° 136, p. 150-151.

28 D. Rico Camps, « Un conjunto epigráfico excepcional en la abadía cisterciense de Veruela », Revista de historia Jerónimo Zurita, n° 101, 2023, p. 71.

29 J. M. Perez Gonzalez, M. A. Garcia Guinea, Enciclopedia des Románico en Aragón. Zaragoza. Vol. II, Aguilar de Campoo, Fundación Santa María la Real Centro de Estudios del Románico, 2010, p. 752. Escaledieu est sur la commune de Bonnemazon, canton de Lannemezan (Hautes-Pyrénées). L'inscription est dans le cloître.

30 Ibid., p. 753-754.

31 Ibid., p. 753.

32 J. Esteban Uranga Galdiano, F. Iňiguez Almech, Arte medieval navarro. II. arte romanico, Pampelune, Aranzadi, 1973, p. 297, f. 153 c.

33 J. De Santiago Fernandez, J. de Francisco Olmos, Guadalajara (1122-1499)…, op. cit., n° 20, p. 108.

34 - Son épitaphe est citée ci-dessus, avec référence note 19.

35 M. Gutiérrez Alvarez (ed.), Zamora. Coleccion epigrafica., Turnhout, Brepols, (Monumenta Palaeographica Medii Aevi : Series Hispanica : Corpus Inscriptionum Hispaniae, vol. 1.1), 1997.

36 A. Duran Gudiol, « Las inscripciones medievales de la provincia de Huesca », Estudios de edad media de la corona de Aragón, n° 8, 1967, p. 63-65, n° 79.

37 Ibid., p. 59, n° 73.

38 M. Férotin, Histoire de l'abbaye de Silos op. cit., p. 302-303.

39 M. Desfourneaux, Les Français en Espagne aux xie et xiie siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1949.

Pour citer ce document

Par Robert Favreau, «Des inscriptions sur la présence française en Espagne (fin XIe-début XIIIe siècle)», In-Scription: revue en ligne d'études épigraphiques [En ligne], Numéros, n° 6 | 2026, Varia, mis à jour le : 13/04/2026, URL : https://in-scription.edel.univ-poitiers.fr:443/in-scription/index.php?id=918.

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