Œuvres de maçon, de tailleurs de pierre et/ou d’imagier, les dais du palais de Poitiers commandés par Jean de Berry

Par Héloïse Dupin
Publication en ligne le 16 mars 2026

Résumé

The article examines the figure of the craftsman and the organization of the ducal construction site at the Palace of Poitiers under Jean de Berry (1384–1388), through the prism of the study of a type of canopy discovered during excavations. Excavations have revealed two groups of sculpted canopies (dais) from the Maubergeon Tower, illustrating the complementary use of local stones from Lavoux and Bonnillet. Analysis of the fragments shows a rationalisation of work and a structured organisation of building sites in the late 14th century. In addition to the material inforamtion, we will offer an interpretation of the construction site's accounting records. Archival records reveal the hierarchy of artisans led by Guy de Dammartin and highlight the versatility of workers—masons, stonecutters, and imagers—whose roles often mix up. The study sheds light on a flexible and collective craft culture, where technical mastery and standardization contributed to the practice of modular Gothic architecture, as we have observed in one type of canopy.

L’article étudie la figure de l’artisan et l’organisation du chantier ducal du palais de Poitiers sous Jean de Berry (1384-1388), par le prisme de l’étude d’un type de dais découvert en fouille. Les recherches archéologiques ont révélé deux groupes de dais sculptés issus de la tour Maubergeon, illustrant une utilisation complémentaire des pierres locales de Lavoux et de Bonnillet. L’analyse des fragments témoigne d’une rationalisation du travail et d’une organisation structurée des chantiers à la fin du XIVᵉ siècle. En plus des données matérielles, nous proposerons une lecture des sources comptables du chantier. Les archives révèlent la hiérarchie des artisans dirigés par Guy de Dammartin et montrent la polyvalence des ouvriers — maçons, tailleurs de pierre et imagiers — dont les rôles se confondent souvent. L’ensemble met en lumière une culture artisanale souple et collective, où la maîtrise technique et la standardisation participent à la pratique d’une architecture gothique modulaire.

Mots-Clés

Texte intégral

Introduction 

1En novembre 1384, Jean de Berry lance un projet de reconstruction des bâtiments du palais de Poitiers. Ces travaux concernent la tour Maubergeon, le corps-de-logis et le pignon sud de la grande salle (fig. 1). Les travaux semblent s’achever à la fin du XIVe ou au début du siècle suivant. Bien qu’il existe une cohérence d’ensemble, l’observation minutieuse permet de distinguer des partis pris, en particulier dans la sculpture ornementale. Si une première synthèse publiée en 2023 précisait déjà la découverte d’un premier type de dais, l’analyse de l’entièreté du corpus a permis d’en distinguer un deuxième qui se trouvaient autrefois à l’extérieur dans les parties hautes de la tour Maubergeon1.

Fig. 1 : Vue générale de la tour Maubergeon et du pignon sud de la grande salle du palais de Poitiers. (Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

2Les sources archéologiques, telles que les études d’archéologie du bâti menées au cours d’un PCR de 2020 à 20232, ainsi que le mobilier lapidaire que nous avons pu étudier rendent compte de la maîtrise technique des artisans. Les comptes du chantier conservés aux Archives Nationales sous la côte KK256 et KK257 A et B éclairent ces données matérielles, en particulier leur mise en œuvre. Elles apportent des renseignements sur le statut des artisans. Par la mobilisation des sources comptables et l’étude de ce corpus de fragment de dais, nous proposons d’étudier l’organisation du chantier, les conditions de la création tout en interrogeant la spécialisation et la polyvalence de ces ouvriers de la pierre.

 Les dais

3Les diverses fouilles programmées réalisées au palais de Poitiers depuis 2020 dans le secteur sud du complexe ont permis la découverte d’un large corpus de pierres brisées ou enlevées du monument avec près de 518 éléments isolés. 473 fragments proviennent des constructions de la fin du XIVe siècle. Un ensemble de 17 fragments peut être rattaché strictement à des dais. Ces fragments proviennent autant des sondages sous le plancher du dernier niveau de la tour Maubergeon que de sondages réalisés dans l’entrée du corps de logis ou dans le square Jeanne d’Arc, en contrebas de la tour. La nomenclature de l’inventaire que nous avons réalisée pour étudier ces fragments a été conservée pour plus de facilité. Chaque fragment est présenté sous la forme d’isolat avec le numéro de l’élément.

4Les pierres concernées sont des fragments de gâbles (fig. 2), de polylobes, de pinacles, de gâbles à rampant avec feuillage peu saillant, de tores, de réseaux prismatiques, un contrefort à tores et glacis, de meneaux ou encore de fragments d’ogives3. Les résultats de cette étude lapidaire révèlent l’emploi significatif de la pierre à grain fin de Lavoux, un calcaire exploité dans la commune éponyme à 14 km de Poitiers4.

Fig. 2 : Isolat 115 : fragment de gâbles. (Voir l’image au format original).

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5Cependant, une autre pierre, appelée pierre grise de Bonnillet, est attestée. Ce calcaire est disponible dans de nombreuses communes du nord de Poitiers notamment aux lieux-dits Bonnillet (Chasseneuil-du-Poitou), Chardonchamps (Migné-Auxances) et Ensoulesse (Montamisé)5. Le répertoire de pierre de taille exploité en 1889, nous informe que cette pierre est décrite comme un « calcaire blanc grisâtre, à grain régulier, semé de lamelles cristallines6 ». Contrairement à celle de Lavoux dont le faciès est décrit comme un « calcaire oolithique blanc jaunâtre grain fin, semé de points cristallins quelques fois un peu coquillier7 ». Ces deux matériaux sont très contrastés et sont employés de façon complémentaire sur le chantier.

6Le dépouillement des archives comptables du chantier du palais a permis de recenser trois passages qui évoquent la livraison de dais8. Ces derniers sont désignés par plusieurs termes au Moyen Âge, mais à Poitiers ils sont connus sous l’appellation de « tabernacles » comme le montre l’extrait suivant :

« A Guillaume Lavarde pour avoir livré et rendu conduit certaines quantités de pierre des pierrieres du Breuil l'Abbasse et de Lavoux au cymentiere des Cordeliers à Poitiers en l'astelier des tailleurs de pierre et autres grans pierres pour fere tabernacles […] pour la thour de Mauberion […]9 ».

7Au total, trois extraits mentionnent ces « grans pierres du Breuil l'Abbasse et de Lavoux pour fere tabernacles », mais il n’est jamais précisé la quantité livrée, ni même s’il s’agit de dais positionnés à l’intérieur ou bien à l’extérieur de la tour. Comme nous l’avons constaté, les dais extérieurs sont réalisés en pierre de Bonnillet. Cela ne va pas dans le sens de la provenance indiquée dans ces comptes. Cependant, les dais extérieurs ont été sculptés entre 1387 et la fin du xive siècle, or les comptes postérieurs à l’année 1387 n’ont pas été conservés. Il est alors plausible que la mention de la commande de pierres de Bonnillet ait existé dans des comptes postérieurs à 1387. Les trois extraits susmentionnés font alors référence à un autre groupe de dais, ceux que nous pensons appartenir au premier groupe par exemple.

8 Un groupe de dais à l’extérieur de la tour et que nous nommons deuxième groupe comporte des différences notables avec celui que nous appelons premier groupe qui devait quant à lui orner l’intérieur de la tour. Les dais de ce premier groupe sont plutôt comparables aux dais observés dans la grande salle du palais par l’emploi de microarchitecture et de crochets finement ciselés (fig. 3). Leur composition est ordonnée par un cadre strict et ne laisse aucune place au vide. La découverte d’un bloc qui faisait partie d’un dais extérieur (isolat 500) en 2022 a permis de caractériser un deuxième groupe (fig. 4)10. Les dais de ce groupe se trouvaient exclusivement au-dessus des statues situées à l’extérieur de la tour Maubergeon, comme nous le prouve le profil de l’isolat 500. C’est d’ailleurs la découverte de cet isolat qui a justement permis de mieux caractériser la singularité de ce deuxième groupe (fig. 4)11. La mise en comparaison de l’isolat 500 avec d’autres fragments de dais a permis de mettre au jour une véritable cohérence formelle.

Fig. 3 : Détail du dais surplombant la duchesse Jeanne de Boulogne.
(Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

Fig. 4 : Isolat 500. (Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

9Parmi-eux, nous trouvons : un crochet de pinacle (iso 74), un réseau prismatique (iso 157) et des sculptures avec des feuillages (iso 211, iso 224, iso 449 et iso 226)12. Par ailleurs, l’isolat 500 est comparable à certains modules mis en œuvre sur la tour Maubergeon. En effet, le décor de l’isolat 500 se développe sur la moitié gauche d’une pierre de taille dont le module est caractéristique des pierres de parement mis en œuvre au palais de Poitiers à la fin du XIVe siècle. Les blocs de cette phase font en effet 30 cm de haut en moyenne et sont en pierre de Bonnillet, tout comme l’isolat 50013. Les traces d’outils observables sur les blocs de parement et sur l’isolat démontrent leur finition à l’aide de gradines et de brettures. Ces comparaisons tendent à aller dans le sens d’une production sérielle pour l’ensemble des blocs de parement, phénomène observable et fréquent dans de nombreux chantiers de la fin du Moyen Âge14, et pour les dais du deuxième groupe. Cette sérialité ne semble pas exister pour les dais du premier groupe15.

10D’un point de vue stylistique, les fragments du premier groupe montrent des dais s’inscrivant dans une tradition artistique commune à la production de la fin du xive siècle (composition ramassée, usage de microarchitecture, sculpture végétale). Les fragments du deuxième groupe permettent de restituer des dais proposant des formes particulières, notamment une simplification des motifs architecturés tout en se caractérisant par des formes plus larges et plus élancées.

11Ce type de dais pourrait avoir été développé sur 4 à 5 assises. La première partie généralement voûtée sur les dais ne peut être restituée par manque de données et correspond au départ des gâbles et voûtements devant couvrir la statue. Par la suite, la seconde assise avec le bloc 500 poursuit et termine les gâbles, où sont accrochés les trois pinacles latéraux et un « grand pinacle » central, peu visible. Les deux ou trois niveaux suivants développent les pinacles et les couronnes de fleuron en bouquet, tandis que le « grand pinacle » central les domine, se terminant par un large fleuron. Les arêtes latérales sont pourvues de crochets disposés à intervalle régulier. L'ensemble de ces fragments permet de restituer le dais suivant, que l’on peut dès lors appeler par commodité : « dais-pinacle » (fig. 5). L’ensemble des formes employées pour ces décors correspond à des éléments parmi les plus utilisés dans l’ornementation de l’architecture médiévale. Ainsi, les dais du deuxième groupe ont pu être réalisés par des artisans classiques sachant surfacer un bloc comme entreprendre un simple pinacle, contrairement aux autres types de dais du palais qui présentent une qualité supérieure et donc une spécialisation accrue.

fig. 5 : hypothèse de restitution d'un dais extérieur de la tour Maubergeon. (Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

Les ouvriers de la pierre

12Si Jean de Berry commande sans compter des bâtiments dans ses territoires, il semble pouvoir compter sur des ouvriers expérimentés et très qualifiés, tout comme sur une myriade d’autres intervenants qui le sont moins. En effet, la comptabilité poitevine renseigne une partie des noms des ouvriers : Girart de Nevers, Guillenin Lavarde, Guiot de Villiers, Hennequin de Bruges, Hennequin le Flamant, Jacques du Pres, etc. Le premier compte conservé sous la cote KK256 des Archives nationales pour les chantiers de Poitiers développe des lignes de paiements pour chaque artisan avec leur nom et salaire alors que le second compte conservé sous la cote KK257 ne les individualise plus au profit d’une formule plus générique : 

« Pour pluseurs jornees de tailleurs de pierres, qui ont ovré en la dicte sepmaine les parties contenues on papier de maistre Guy, maistre des dictes euvres […]16 ».

13Ce passage souligne le rôle central de Guy de Dammartin, ou de Dampmartin. Sur un chantier médiéval, le rôle de maître des œuvres correspond à un régisseur de chantier, qui doit s’occuper de toute son organisation. Guy est « general maistre des noz euvres en touz nos diz pais 17», c’est-à-dire qu’il doit superviser tous les nombreux chantiers de Jean de Berry. Cet architecte et imagier virtuose, connu dès ses débuts pour la réalisation de la statue du duc Jean de Berry à la grande vis du Louvre, est le plus expérimenté des artisans de Poitiers18.

14Pour l’assister dans cette tâche qui lui demande une mobilité régulière, il est secondé par des lieutenants, à savoir des chefs de chantiers présents sur place de manière permanente. À Poitiers, les deux lieutenants de maçonnerie sont Jean Guérart et Jean Caillou. En ce qui concerne la charpenterie, ce rôle est rempli par Robert Fouchier19. En complément de ces lieutenants, il existe des personnalités à la tête des ateliers, mieux payés que les autres artisans, bien qu’ils ne soient pas distingués en titre. Leur nombre varie en fonction des spécialités (tuiliers, céramistes, forgerons…). Les artisans de la pierre constituent une partie non négligeable des ouvriers des chantiers ducaux. Les salaires indiqués pour chacun d’entre eux sont décroissants, semblant être proportionnels aux « compétences et savoir-faire20 ». Ils se subdivisent en plusieurs catégories bien marquées dans les sources comptables. En premier lieu viennent les sculpteurs spécialisés, bien qu’aucun compte n’évoque ce terme de sculpteur pour la fin du Moyen Âge21. Il existe bien la mention d’un « imagier », qui renvoie au bas Moyen Âge à un artisan « faiseur d’image 22». Cependant il désigne un sculpteur sur bois et non sur pierre :

« A Arnal Athenon ymager, pour avoir fait en la maison du grant batel que monseigneurs avoir ordenné estre fait par son esbat auprès de son batel de Poictiers quatres reprises d’angeloz et une grant teste de cerf pour la levee du batel […] 23. »

15Les artisans les plus qualifiés sont néanmoins visibles dans les comptes, car ils sont mieux payés et surtout il est fait appel à eux pour des commandes qui requièrent une technicité particulière.

16La catégorisation de ces travailleurs et leurs compétences restent néanmoins ambiguës. Pour exemple, Jean de Huy est mentionné comme « maçon » dans un compte pour faire les moles24 pour la conception de la modénature :

« Talheurs de pearre es journees de mondit seigneur pour fere les moles de la tour de Maubergeon. Jean de Huy macon, 6 jours a 10 s. le jour […] Hennequin le Flamant, 6 jours a 7 s. 8 d. le jour […].25 » puis « Tailleurs de pierre es journees de mondit seigneur pour fere les moles de la tour de Maubergeon. Jean de Huy, 6 jours a 10 s. le jour […] Hennequin le Flamant, 6 jours a 6 s. 8 d. le jour […]26».

17Dans ces extraits concernant ces moles, Jean de Huy est indistinctement cité parmi les tailleurs de pierres, sans que soit précisé son statut de maçon. Ce même Jean de Huy, maçon, est payé 10 sous par jour alors même que Jean Caillou, lieutenant de maçonnerie du duc, touche 4 sous par jour. Cette différence de salaire s’explique par les qualités et l’expérience de Jean de Huy, alors que Jean Caillou est un tout jeune lieutenant27. Cela démontre aussi qu’il n’existe pas d’hyperspécialisation, car Jean de Huy, pourtant maçon, est autant capable de monter des maçonneries que de compter parmi les tailleurs de pierres en charge de réaliser les moles28. Cette confusion est d’autant plus significative, que maçons et tailleurs de pierres semblent, a priori, bien distinct : les maçons s’occupent de la mise en œuvre, les tailleurs travaillent après la réception des blocs de la carrière, mais avant la pose dans l’œuvre de maçonnerie, puis pour des travaux de finition, ce qui suppose une plus grande polyvalence. Un maçon très compétent comme Jean de Huy a donc très bien pu réaliser les décors du deuxième groupe qui n’ont pas nécessité la présence d’un grand tailleur de pierre ou d’un imagier comme Guy de Dammartin, comme ça peut être le cas pour d’autres dais ou d’autres éléments sculptés du palais.

Déduire l’organisation du chantier

18L’évaluation de la qualité des dais du deuxième groupe ne peut être saisie que par une comparaison et un élargissement de la focale de l’étude à d’autres décors sculptés du palais de Poitiers. L’ornementation des fragments déjà présentés est comparable au décor des baies de la tour Maubergeon, notamment celles au sud (fig. 5)29. Ce premier niveau de fenestrage, sans doute le plus complet, est composé de deux niveaux eux-mêmes subdivisés. Un premier se compose de deux réseaux de trilobes présents aussi au second niveau. La jonction de ces deux formes donne naissance à un quadrilobe, s’élançant à la manière d’une timide mouchette. Ce réseau aux formes angulaires est encadré par une modénature associant base, tore et chapiteau ainsi que base, pilastre prismatique et chapiteau. Les tores se rejoignent en un arc brisé, tandis que la moulure au profil angulaire est le support de pinacles à crochet végétal et de rampants suivant l’arc brisé du tore. Ceux-ci sont pourvus de crochets végétaux à feuillage ondulant rappelant ceux des chapiteaux. Les rampants se terminent par un fleuron comprenant le même type d’éléments végétaux.

19Les détails de l’isolat 500 sont les mêmes que ceux des pinacles de ces baies méridionales (fig. 6). En effet, la forme, la proportion et la composition des détails du dais sont en tout point comparables aux décors extérieurs des baies.

Fig. 6 : Détail de l'isolat 500. (Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

20Le décor de ces baies est aussi analogue à la composition des décors des portes de la même période (fig. 7 et 8). Ces ouvertures se composent de façon sérielle avec des piédroits avec bases prismatiques d’où naissent un ensemble de tores se terminant par des chapiteaux à feuillages ondulants. Eux-mêmes servent de support pour des pinacles engagés. La composition est complétée par un tympan très ouvragé qui s’insère dans des voussures moulurées avec des rampants à crochets végétaux. Cette description semble répéter l’organisation des fenêtres. Le deuxième groupe de dais a une parenté certaine avec les fenêtres, tout comme les portes. Les auteurs de ces œuvres ont alors pu, par extension, réaliser les dais du deuxième groupe.

Fig. 7 : Porte de la chapelle du château d’Angers commandé par Louis Ier d’Anjou. (Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

Fig. 8 : Porte du palais disparu de Riom déposée au château de Jozerand. (Voir l’image au format original).

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Crédits : Héloïse Dupin.

21Par opposition, d’autres dais réalisés dans le cadre du chantier du palais de Poitiers présentent une composition bien plus complexe, notamment ceux du pignon sud, à l’intérieur de la grande salle. Ces derniers, perchés à plusieurs mètres de haut sont difficilement observables et peu en était conservé jusqu’en 1860 date d’une restauration dont les contours sont encore mal connus30.

22Le volume général, de forme rectangulaire, recouvre la statue et est voûté d’arêtes prismatiques. Ce corps central est amplifié par l’ajout, sur trois côtés, de demi-hexagones également voûtés, tandis que la quatrième face est en connexion avec le mur. L’extrémité des voûtes reçoit une sorte de clé pendante ornée d’un feuillage sculpté. Cette riche composition inférieure donne le rythme des neuf façades du dais. Chaque face est en effet surmontée d’un gâble mi-aveugle, mi-ouvert, présentant un entrelacement de polylobes. Le sommet du gâble et ses rampants sont pourvus de crochets à triple limbe, tandis que sa naissance est accompagnée d’un animal sculpté. L’état de conservation des dais et la difficulté de leur observation ne permettent pas de l’identifier avec précision, mais il est possible d’y reconnaître un quadrupède. Ces gâbles très élancés constituent le premier plan du décor, qui se poursuit à l’arrière par une série de baies à double lancette et trilobe sommital. Cette galerie supérieure est entièrement ouverte, créant un jeu d’ombres et de lumières accentué par le contraste avec la couleur blanche de la pierre employée pour ces dais. Le dernier registre du dais est formé d’une corniche ornée de bouquets de trois feuilles à trois limbes. Ces sculptures sont enrichies par la proximité des fleurons des gâbles, qui se terminent au même niveau. Cette composition finalement très circonscrite par opposition au deuxième groupe, mais présente une grande minutie et fait écho aux travaux d’ouvriers d’exception. En plus de présenter des grandes qualités techniques, ces dais rentrent dans une typologie de forme visible sur les autres chantiers de Jean de Berry ainsi que les commandes de Louis Ier d’Anjou à Saumur mais aussi sur les chantiers royaux comme à Vincennes.

23Les dais intérieurs de la grande salle, avec leurs ornementations très fines, pourraient être le fait d’ouvriers d’exception : maître d’œuvre, lieutenant ou tailleur de pierre expérimenté, voire imagier. À l’inverse du deuxième groupe dont l’élaboration pourrait dépendre d’artisans plus « classiques » capables certes de réaliser des modénatures complexes, mais illustrant une technique commune et partagée entre tous les artisans de la pierre. Pourrait-on voir alors une formule traditionnelle à l’intérieur de la grande salle inspirée de l’enseignement de Raymond du Temple, maître d’œuvre du roi jusqu’à son décès en 1404, et une autre, peu commune, mais par là-même, volontairement ou involontairement simpliste mais innovante, tournée vers la ville nouvellement conquise31 ?

Conclusion

24Les analyses matérielles et documentaires précédentes étaient limitées à la question du dais. Cette micro-étude ne peut pas permettre de répondre pleinement aux questions de l’organisation du chantier et de saisir la succession des gestes des artisans32. L’objectif était de montrer que la réalisation de décors n’est pas forcément le fait d’artisans spécialisés ou par l’élite des sculpteurs. Les « tabernacles » extérieurs de la tour Maubergeon en sont la démonstration. Contrairement à d’autres pratiques, comme le refouillement qui a « pour destinataire non pas le spectateur mais l’artisan voisin du praticien, celui qui partageait l’établi de la loge33 », qui traduit une virtuosité sculpturale, laquelle semble davantage applicable aux dais du pignon sud de la grande salle. Ces derniers sont d’une virtuosité admirable alors que ceux à l’extérieur comme nous l’avons vu n’ont pas à être faits par des imagiers. La focalisation sur cet exemple illustre très clairement la nécessité d'analyser en détail des éléments de décor, et pas seulement une description de silhouettes.

25Le croisement entre l’étude de ce groupe sculpté, les sources comptables et les vestiges encore observables permet de documenter la manière de réaliser un dais et les profils de leurs exécutants. Il a aussi pour intérêt de replacer la réalisation de ces dais dans le contexte du chantier et de son organisation à la fin du XIVe siècle. Celui-ci est conduit par un ensemble hétérogène d’artisans dont les tâches ne sont pas clairement définies. Les sources nous montrent bien l’absence de toute spécialisation, mais plutôt la polyvalence des travailleurs sur le chantier, pouvant même bousculer la hiérarchie, comme dans le cas de Jean de Huy. Nous avons alors étudié la diversité des compétences de ces praticiens de la pierre, dont il faudrait interroger leur capacité d’adaptation en passant de l’image et de la modénature à la lettre sculptée ou gravée…

Notes

1 H. Dupin, « Premier bilan de l’étude du mobilier lapidaire », dans N. Prouteau (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport intermédiaire de PCR et de fouille programmée 2022, Poitiers, 2023 ; H. Dupin, « Étude du mobilier lapidaire du palais de Poitiers », dans N. Prouteau (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport final de PCR et de fouille programmée 2020-2024, Poitiers, 2026, à paraître.

2 N. Prouteau et C. Andrault-Schmitt (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport d’année probatoire de PCR et de fouille programmée 2019, Poitiers, 2020.

3 H. Dupin, « Étude du mobilier lapidaire… », op. cit.,

4 M. Chauvet, « La pierre de Lavoux dans les constructions de Poitiers », Le Petit Chercheurs, Bulletin des Chercheurs en Histoire locale en Poitou, n° 5, à paraître.

5 H. Dupin, La mise en œuvre de la pierre…, op. cit., p. 73-90.

6 Ministère des Travaux Publics Français (1869-1906), Répertoire des carrières de pierre de taille exploitées en 1889: recherches statistiques et expériences sur les matériaux de construction, Paris, Librairie polytechnique Baudry., 1890, p. 286.

7 Ibid.,

8 Paris, Arch. nat., KK 257b, fol. 29r, 30v et 84v.

9 Paris, Arch. nat., KK 257b, fol. 84v / Cette proposition est possible par la consultation du dictionnaire de Moyen Français. http://www.atilf.fr/dmf/definition/tabernacle.

10 H. Sarmento-Pedro, « Le couloir d’entrée du corps de logis (Z2S2) », dans N. Prouteau (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport intermédiaire du PCR et de fouille programmée 2022, Poitiers, 2023, p. 99-102.

11 Ibid., p. 99-102.

12 H. Dupin, « Étude du mobilier lapidaire du palais de Poitiers », dans N. Prouteau (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport final de PCR et de fouille programmée 2020-2024, Poitiers, 2026, à paraître.

13 C. Armand, « Le premier étage de la tour Maubergeon (Z1S2) » dans N. Prouteau (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport intermédiaire du PCR et de fouille programmée 2020-2021, Poitiers, 2022.

14 A. Hartmann-Virnich, « Préfabrication, module et “standardisation” dans l’architecture de pierre de taille médiévale : quelques exemples du Sud-Est de la France (xiiexive siècles) », dans Actes du 129e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Besançon, Paris, CTHS, 2007. / D. Kimpel, « Le développement de la taille en série dans l’architecture », Bulletin Monumental, t. 135, n° 2, 1977, p. 123-158.

15 Cet aspect sera traité dans notre thèse de doctorat.

16 T. Rapin, Les chantiers de Jean de France, duc de Berry : maîtrise d’ouvrage et architecture à la fin du XIVe siècle, thèse de doctorat, Université de Poitiers, Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, 2010, p. 355 ; Paris, Arch. nat., KK 257a, fol. 3v.

17 Paris, BnF, ms. fr 20686, fol. 13v.

18 A. (de) Champeaux et P. Gauchery, Les travaux d’art exécutés pour Jean de France, duc de Berry avec études biographiques sur les artistes employés par ce prince, Paris, Honoré Champion, 1894, p. 75.

19 T. Rapin, Les chantiers de Jean de France, duc de Berry…, op. cit., p. 507.

20 Ibid., p. 356.

21 Il semble être employé dans des documents relatant les créatifs de l’antiquité ou dans des hagiographies, dans la Library of latin texts. Le mot est employé pour la première fois durant la 2nd moitié du xive siècle dans l’ouvrage de Le miroir des histoires, une œuvre de Jean d’Outremeuse, dans son second livre sur les ixe-xe siècle. Aucun de ces usages ne fait partis de textes pratiques.

22 C. Chédeau, « Réflexions sur l’organisation des ateliers de sculpteurs en Bourgogne et en France aux xve et xvie siècles : les modèles d’atelier », dans F. Joubert, D. Sandron (dir.), Pierre, lumière, couleur. Études d’histoire de l’art du Moyen Âge en l’honneur d’Anne Prache, Paris, Presses universitaires Paris-Sorbonne, (Culture et civilisations médiévales, 20), 1999, p. 488.

23 Paris, Arch. nat., KK 257a, fol. 38v.

24 Un mole signifie l’idée de « modèle, patron » ou plus précisément de « gabarit en bois le plus souvent découpé à l’échelle pour la taille des pierres ». / http://www.atilf.fr/dmf/definition/moule1 / et A. Salamagne, Construire au Moyen Âge: les chantiers de fortifications de Douai, Arras, Presses Universitaires du Septentrion, (Histoire et civilisations), 2001, p. 231.

25 Paris, Arch. nat., KK 256, fol. 42r.

26 Paris, Arch. nat., KK 256, fol. 43v.

27 T. Rapin, Les chantiers de Jean de France, duc de Berry…, op. cit., p. 338.

28 Cette remarque rejoint la notion de statut hybride évoqué par Thierry Grégor et conforté par de nombreux exemples. T. Grégor, Étude technique des inscriptions médiévales en Poitou-Charentes, thèse de doctorat sous la diretion de Cécile Treffort, Université de Poitiers, Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, 2023 (soutenue en janvier 2023), p. 103.

29 Ces dernières semblent conservées leur décor originel. Elles ont été observées sans échafaudage, mais de nouvelles données publiées dans les prochaines semaines vont mettre en lumière ces ouvertures, longtemps considérées comme des restaurations abusives des XIXe et XXe siècles. / A. Clément et I. Cordeau, dans N. Prouteau (dir.), Le palais comtal de Poitiers et ses abords (IXe-XVIe s.), rapport intermédiaire du PCR et fouille programmée 2023, Poitiers, 2026, à paraître.

30 D. Joy et S. Servant, «  La transformation du palais de Poitiers au XIXe siècle », Revue du Centre-Ouest : Autour de Jean de Berry, t. 4, 2005, p. 313.

31 P. Plagnieux, « Les débuts de l’architecture flamboyante dans le milieu parisien », dans F. Autrand, F. Joubert (dir.), La France et les arts en 1400 : les princes des fleurs de lis, Paris, RMN, 2004, p.91.

32 E. Aguado-Guardiola, A. M. Muñoz-Sancho et J. Ibáñez Fernández, « Transferts des techniques de taille et de polychromie de la sculpture en pierre bourguignonne dans la péninsule Ibérique. Apports pour leur conservation, restauration et entretien », dans J. Dubois, J.-M. Guillouët et B. Van Den Bossche (dir.), Les transferts artistiques dans l’Europe gothique, Paris, Picard, 2014, p. 91-102.

33 J.-M. Guillouët, Flamboyant Architecture and Medieval Technicality: The Rises of Artistic Consciousness at the End of the Middle Ages (c. 1400‑c. 1560), Turnhout, Brepols, (« Architectura Medii Aevi, 12 »), 2019.

Pour citer ce document

Par Héloïse Dupin, «Œuvres de maçon, de tailleurs de pierre et/ou d’imagier, les dais du palais de Poitiers commandés par Jean de Berry», In-Scription: revue en ligne d'études épigraphiques [En ligne], Numéros, n° 6 | 2026, Gestes, outils, techniques et ateliers, mis à jour le : 13/04/2026, URL : https://in-scription.edel.univ-poitiers.fr:443/in-scription/index.php?id=919.

Quelques mots à propos de :  Héloïse Dupin

CESCM – Université de Poitiers - heloise.dupin@univ-poitiers.fr

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