Un Crucifix émaillé du xiie siècle acquis par le Musée Dobrée en 2019 (Inv. n° 2019.5.1)

Par Estelle Ingrand-Varenne
Publication en ligne le 16 mars 2026

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Texte intégral

1En 2019, le Musée Dobrée de Nantes fit l’acquisition d’un crucifix inscrit, daté du xiie siècle, actuellement exposé dans la vitrine consacrée à l’orfèvrerie médiévale de la salle 14 du musée rénové (Inv. n° 2019.5.1). Il venait rejoindre la très riche collection épigraphique du musée (pierres, épées, châsses, croix, plats de reliure, bijoux etc.), dont une partie a été publiée dans le volume 23 du Corpus des inscriptions de la France médiévale1. D’une trentaine de centimètres de hauteur, l’objet est composé d’une plaque de croix en cuivre dorée et d’une figure d’applique du Christ en bronze doré. Ce crucifix est caractéristique d’un art roman localisé aux régions de l’Ouest et du Nord-Ouest de la France et diffusé en Angleterre. Comme il est d’usage au xiie siècle, la crucifixion a une valeur symbolique et non réaliste, il s’agit de montrer le Christ-roi qui par sa mort est vainqueur de la mort.

Fig. 1 : Crucifix en bronze et cuivre dorés. Vers 1100-1150. Ouest de la France ou Angleterre. Achat avec l’aide du Fonds du Patrimoine et du FRAM. (Voir l’image au format original).

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© H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Département de Loire-Atlantique

2 C’est bien le message transmis par les inscriptions, latine et grecque, qui ornent l’objet, dans une scénographie originale. À l’intérieur du médaillon cruciforme, situé au dos du Christ et qui lui sert de large nimbe, quatre lettres grecques ont été incisées : alpha, oméga, omicron et nu. L’alpha et l’oméga sont suspendus par un filet. Première et dernière lettre de l’alphabet grec, elles désignent le Christ qui se déclarent ainsi par trois fois dans le livre de l’Apocalypse (Ap I, 8 ; Ap XXI, 6 ; Ap XXII, 13). Symboles gravés dès l’Antiquité chrétienne sur des lampes à huile ou dans les catacombes, l’alpha et l’oméga sont associés au type iconographique du Christ en gloire à l’époque médiévale et se multiplient à partir du xie siècle en Occident. Les deux lettres placées dans la partie inférieure du médaillon sont plus rares. Grâce à l’oméga, on peut reconstituer l’expression ὁ ὤν, « celui qui est ». C’est le nom que Dieu a révélé à Moïse près du buisson ardent sur le mont Horeb (Ex 3, 14) ; c’est aussi la suite de la citation de l’Apocalypse : « Je suis l'Alpha et l'Oméga, dit le Seigneur Dieu, qui est, et qui était, et qui vient, le tout puissant ».

Fig. 2 : Détail du médaillon. (Voir l’image au format original).

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© L. Preud’homme / Musée Dobrée - Département de Loire-Atlantique.

3 Sur le pourtour du médaillon se trouve une autre inscription rédigée en latin, qui débute par une croix. Elle ne s’arrête d’ailleurs pas à ce cercle, mais se poursuit sur les quatre extrémités de la croix. Le texte peut être reconstruit ainsi :

Fig. 3 : Plaque de croix, sans la figure d’applique, permettant de saisir l’ensemble des inscriptions. (Voir l’image au format original).

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© L. Preud’homme / Musée Dobrée - Département de Loire-Atlantique.

4- Dans le médaillon :

+ PRO CRVCIS IND’IOVE X SATVR DISSIMVLATOR : -

5- À l’extrémité du bras gauche de la croix :

REX OBIT IN

6- En haut de la croix :

LINNO PROT

7- À l’extrémité du bras droit de la croix :

O PLAVTVS S

8- En bas de la croix :

VRGIT [.]B INMO

9 Par ce jeu graphique, l’appréhension immédiate du texte est retardée. Il faut manipuler, tourner l’objet pour accéder au sens. Une telle composition éclatée n’est pas inédite sur les crucifix, mais est davantage utilisée pour désigner des reliques2. Derrière ce puzzle, se cache un petit poème théologique composé de deux hexamètres, dont le deuxième comporte une rime entre la césure et la fin du vers :

+ Pro crucis ind(ic)io{n}e (Christus) satur dissimulator.

Rex obit in li{g}no, protopla{s}tus surgit [a]b i{m}mo.

En vue de la prescription de la croix, le Christ dissimule sa richesse. / Le roi meurt sur le bois ; le premier homme se lève de l’abîme.

10 Ce petit poème théologique évoque de façon synthétique à la fois l’incarnation du Christ et la kénose exprimée par le mot dissimulator, qui est par ailleurs caché par le dos du Christ, puis la crucifixion (par les termes crucis et ligno), enfin le mouvement de la résurrection par lequel il relève tous les hommes, dont le premier (protoplastus), Adam. Cette dernière image n’est pas sans rappeler les scènes byzantines de l’Anastasis où le Christ tire Adam des Enfers.

11Ce crucifix a fait l’objet d’une étude stylistique par Camille Broucke alors en charge des collections médiévales pour le musée Dobrée – également à l’initiative du projet d’acquisition – et d’une étude technologique par Aymeric Raimon et Charlène Pelé-Meziani du laboratoire Arc Antique qui l’a également restauré. Ces études avaient pour objectif de comprendre la chaîne opératoire de production du crucifix et de vérifier la contemporanéité de la figure d’applique et de la plaque de croix. Ces analyses précises feront l’objet d’une future publication sous la direction de Mathilde Villette, conservatrice en charge des collections médiévales et militaires du musée Dobrée.

Notes

1 39 artefacts inscrits sont édités dans le Corpus des Inscriptions de la France médiévale. Volume 23, Côtes-d'Armor, Finistère, Ille-et-Vilaine, Morbihan (région Bretagne), Loire-Atlantique et Vendée (région Pays de la Loire), V. Debiais (éd.), Paris, CNRS éditions, 2008, p. 75-106 (notices n° 64 à 102) : https://www.persee.fr/doc/cifm_0000-0000_2008_cat_23_1

2 Voir par exemple la croix de Brageac : E. Ingrand-Varenne, « Parcelles de mots et de lieux saints : La croix-reliquaire de Brageac », MuseIKON, Alba Iulia, 1, 2017, p. 19-24.

Pour citer ce document

Par Estelle Ingrand-Varenne, «Un Crucifix émaillé du xiie siècle acquis par le Musée Dobrée en 2019 (Inv. n° 2019.5.1)», In-Scription: revue en ligne d'études épigraphiques [En ligne], Focus, n° 6 | 2026, Numéros, mis à jour le : 13/04/2026, URL : https://in-scription.edel.univ-poitiers.fr:443/in-scription/index.php?id=873.

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