Compte-rendu : Thierry Gregor & Bertrand Riba, De la trace à l’outil, Fedora, 2025 (Collection Thesaurus).

Par Nicolas Prouteau
Publication en ligne le 16 mars 2026

1L’ouvrage De la trace à l’outil, publié chez Fedora en 2025, est réalisé dans le cadre de l’ERC GRAPH-EAST dirigé par Estelle Ingrand-Varenne (CESCM-Poitiers). Lancé à l’initiative de Thierry Gregor (Enseignant en CFA, Docteur du CESCM et spécialiste de la construction et de taille de pierre), le livre associe Bertrand Riba (Archéologue spécialiste du Proche-Orient antique) et Lisa-Oriane Crosland (Photographe-CESCM). La taille de pierre, la sculpture et la réalisation d’inscriptions dans l’Antiquité et au Moyen Âge sont abordées sous l’angle du lien entre outil et traces laissées sur la pierre. Cette méthode, liée à la discipline de la tracéologie, dite « analyse fonctionnelle », est initialement créée par les préhistoriens pour étudier les traces et microtraces d'usure sur le tranchant des outils de pierre et sur les matériaux (armatures, parures, récipients)1. Pour les périodes historiques, et notamment l’Antiquité romaine, l’idée de systématiser l’étude du lien entre la partie active des outils, l’archéologie du geste et les traces sur le matériau pierre est pour la première fois mise en œuvre dans les 1980-1990 par Jean-Claude Bessac, ancien tailleur de pierre devenu ingénieur au CNRS à Montpellier. La publication de sa thèse sur L’outillage traditionnel du tailleur de pierre a un impact notable sur les archéologues et historiens de l’art antiquisants et médiévistes2.

2Les outils recensés dans l’ouvrage de Th. Gregor et B. Riba se divisent en trois catégories : outils à percussion lancée, outils à percussion posée avec percuteur, outils à percussion posée sans percuteur. Cette répartition suit en cela la typologie de J.-C. Bessac. L’ouvrage débute par une première série de photos des traces laissées par les outils sur la pierre qui vont faire l’objet d’un futur développement. Ensuite, chacun des 26 outils est décrit selon la même logique : un texte de présentation de quelques lignes évoque à quelle famille appartient l’objet, son poids, les particularités de sa partie active et la position du tailleur de pierre ou sculpteur. Des détails sont parfois donnés sur la période d’utilisation de l’outil lorsque c’est possible. Face à ce texte, un dessin de l’objet avec une échelle est proposé par B. Riba. Viennent ensuite une photo de l’outil et plusieurs photos de l’outil en activité avec différents exemples de traces sur la pierre. À ce sujet, on soulignera le fait que les clichés de L.-O. Crosland sont de grande qualité et mettent largement en valeur le geste technique et les détails des traces. On notera aussi l’attention des auteurs aux outils de sculpteur et de lapicide (gravelet, foret, ripe) ou même aux outils utilisés au Proche-Orient (chāhūtā), ce qui n’est pas si fréquent.

3Le fait de publier des glossaires terminologiques avec schémas, dessins ou même photos n’est pas radicalement nouveau puisqu’on peut rappeler, dans le domaine, l’ouvrage classique (mais épuisé) de Pierre Noël sur la technologie de la taille de pierre3, le glossaire des termes techniques sur la construction publié dans l’ouvrage sur les fortifications de Douai par Alain Salamagne4 ou encore les glossaires présents dans les ouvrages sur la construction en pierre5. En effet, il serait judicieux et urgent de mettre en place un vocabulaire normalisé en France, adapté à l’architecture et aux techniques de la période médiévale intégrant les spécificités de chaque architecture, mais aussi les matériaux, techniques et outils dans un cadre chrono-typologique large. Cet objectif est loin d’être atteint malgré le grand œuvre de J.-C. Bessac qui se focalise surtout sur l’Antiquité, les dictionnaires comme le Pérouse de Montclos6, trop centré sur la période moderne et contemporaine, ou les tentatives d’harmonisation des méthodes et du vocabulaire en archéologie du bâti, n’ayant malheureusement pas fait souche7.

4L’ouvrage « De la trace à l’outil » n’a pas la prétention de régler ces questions puisque les auteurs choisissent de ne pas aborder la répartition spatiale et la chronologie d’usage de ces outils, considérant l’entreprise trop vaste. Il est vrai que même à l’échelle régionale, notamment pour l’Ouest de la France, ce travail n’est pas encore réalisé. Il y aurait pourtant un intérêt notable à étudier, par exemple, la répartition et la chronologie d’usage de la bretture/taillant bretté et de la gradine en Aquitaine. Ces outils, longtemps décrits comme étant caractéristiques de la fin du Moyen Âge et de l’Époque moderne, sont pourtant utilisés sur les chantiers dans de nombreuses régions de France dès le XIIe-XIIIe siècle8. L’idée n’est pas non plus de reprendre la terminologie des outils et des techniques dans les sources - lorsqu’ils sont perceptibles - et, le cas échéant, de donner leur équivalent d’aujourd’hui. La prégnance des régionalismes dans la terminologie de chantier et l’énorme travail de dépouillement nécessiteraient plusieurs thèses et/ou un travail d’équipe sur la longue durée pour mener à bien ce projet. L’objectif des auteurs est finalement inverse puisqu’à l’aide de ce petit guide, l’idée est justement de stimuler les recherches dans le domaine et d’accompagner les chercheurs et étudiants dans leur analyse du bâti et la reconnaissance des traces et outils associés. Le format inhabituel de l’ouvrage (15 cm de haut pour 15,7 cm de large) est volontairement choisi et demeure très pratique, puisqu’on peut l’emporter n’importe où, sur le terrain, dans une carrière, devant le parement d’une église, face à un bandeau épigraphique, au fond d’un réseau de structures souterraines… Avec cette même exigence de diffusion large, le livre est en édition bilingue français-anglais et il propose aussi un glossaire de termes avec ses équivalences en italien, en grec et en allemand. Étant donné l’impact du projet GRAPH-EAST, on se plaît à imaginer une 2e édition de l’ouvrage avec des termes en arabe et en hébreu9. L’enjeu est de taille, puisqu’avec l’essor de la mécanisation depuis le XIXe siècle, les métiers anciens, les techniques traditionnelles et les mots se perdent10.

5En somme, la démarche consistant à proposer un tel guide correspond pleinement à l’enthousiasme communicatif et la volonté des auteurs, constante, à former et transmettre, eux qui sont régulièrement engagés dans de nombreux ateliers, chantiers, journées d’initiation aussi bien à l’échelle locale qu’internationale et ce depuis de nombreuses années.

Notes

1 S. A. Semenov, Prehistoric Technology: an Experimental Study of the oldest Tools and Artefacts from traces of Manufacture and Wear. Translated, and with a preface by M. W. Thompson, Londres, Cory, Adams and Mackay, 1964.

2 J.-C. Bessac, L’outillage traditionnel du tailleur de pierre, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Éditions du CNRS, (Supplément 14 de la Revue archéologique de Narbonnaise), 1986.

3 P. Noël, Technologie de la taille de pierre. Dictionnaire des termes couramment employés dans l’extraction, l’emploi et la conservation de la pierre de taille, Paris, Société de Diffusion des Techniques du Bâtiment et des Travaux Publics, 1965.

4 A. Salamagne, Construire au Moyen Âge. Les chantiers de fortification de Douai, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, (Histoire et civilisations), 2001, p. 205-247.

5 J.-C. Bessac, J. Burnouf, F. Journot, D. Prigent, C. Sapin, J. Seigne, La construction, la pierre, Paris, Errance, 1999 et sa réédition et révision intégrant la terre cuite : J.-C. Bessac, O. Chapelot, R. De Filippo, A. Ferdiere, F. Journot, D. Prigent, C. Sapin, J. Seigne, La construction. Les matériaux durs : pierre et terre cuite, Paris, Errance, (Archéologiques), 2004 ; Voir aussi F. Blary, J.-P. Gely, Pierres de construction. De la carrière au bâtiment, Paris, Éditions du CTHS, (Collection CTHS Orientations et méthodes, 34), 2020, p. 205-214.

6 J.-M. PÉrouse de Montclos, Architecture, description et vocabulaire méthodiques, Paris, Éditions du Patrimoine/CMN, 2011.

7 I. Parron-Kontis, N. Reveyron (dir.), Archéologie du bâti. Pour une harmonisation des méthodes. Actes de la table ronde des 9 et 10 novembre 2001 au musée archéologique de Saint-Romain-en-Gal, Paris, Errance, 2005.

8 É. Vergnolle, « Tailler la pierre à l’antique : la redécouverte de la gradine et de la bretture au xiie siècle », Revue d’Auvergne n° 577 : L’Antiquité dans l’art roman. Persistance et résurgence de l’Antiquité à l’époque romane, 2005, p. 73-84 ; B. Phalip, « Marteau-taillant et bretture, taille de pierre, forces productives et moyens de productions dans les diocèses centraux de la France capétienne (Limoges, Le Puy, Clermont et Nevers ; fin xe-début xiiie siècle) », dans M. Bizri, M. Charbonnel, L. Foulquier, P. Chevalier (dir.), Bruno Phalip, loin des chantiers battus, un autre discours. Travaux et recueil d'articles, Dijon, Artéhis Editions, (Monographies et Actes de colloques, 7), 2023 (https://doi.org/10.4000/books.artehis.32668).

9 Une telle entreprise a déjà été réalisée dans le glossaire franco-anglo-arabe mais concerne surtout l’extraction de la pierre : J. Abdul Massih, J.-C. Bessac, Glossaire technique trilingue de la pierre -L’exploitation en carrière, Beyrouth, Presses de l’IFPO, (Guide archéologique de l’IFPO, 7), 2007.

10 Voir, entre autres, les cas des carriers et tailleurs de pierre d’Alep en Syrie du Nord et de Carrare en Italie.

Pour citer ce document

Par Nicolas Prouteau, «Compte-rendu : Thierry Gregor & Bertrand Riba, De la trace à l’outil, Fedora, 2025 (Collection Thesaurus).», In-Scription: revue en ligne d'études épigraphiques [En ligne], Comptes-rendus et notes de lectures, n° 6 | 2026, Numéros, mis à jour le : 13/04/2026, URL : https://in-scription.edel.univ-poitiers.fr:443/in-scription/index.php?id=847.

Quelques mots à propos de :  Nicolas Prouteau

Université de Poitiers/CESCM - nicolas.prouteau@univ-poitiers.fr

Droits d'auteur

This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC BY-NC 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/3.0/fr/) / Article distribué selon les termes de la licence Creative Commons CC BY-NC.3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/3.0/fr/)